Comment perdre ses illusions avant l'été

Que dire pour justifier la philosophie ? Il y a sans doute un éclairage intéressant sous l'angle de l'illusion. Posons pour principe premier que ce qui me procure de la joie ou de la tristesse est une cause extérieure, c'est-à-dire quelque chose qui n'est pas en nous. Ainsi je suis joyeux à l'idée de faire ceci ou cela ou triste à cause de la pensée que j'aurai sur ceci ou cela. Il y a ainsi comme une forme d'abstraction toujours présente dans la relation au monde extérieur. Je ne suis jamais au contact de la chose en elle-même mais seulement de ce qu'elle paraît être et de l'opinion que je me fais sur celle-ci. Souvent nous pensons que ce sont les choses de ce monde hors de nous-même qui nous rendent heureux ou malheureux. L'illusion (illudere : ce qui se joue de nous) réside ici à penser que nous tenons pour vrai ce qui en fait n'est que l'apparence du vrai. Pour reprendre le mot d'Epictète, "Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, c'est l'opinion qu'ils s'en font" (Manuel - V).
Notre petite philosophie du jour consistera d'abord à comprendre que nous sommes aussi des machines à fabriquer de la douleur, qu'il y a une incompréhension totale face à la souffrance dès lors que l'on n'en saisit pas la cause. La relation au monde extérieur ne tient qu'à nous mais à la condition de connaître la nature de celui-ci. La vie est d'abord produite par le monde extérieur auquel on ne peut pas se soustraire mais ce monde ne nous dira seulement que le réel que lui-même produit et jamais l'opinion que j'ai sur lui. La tache de la philosophie, comme méthode, permettra à celui qui en emprunte le chemin, de se détacher ainsi de cette illusion, celle de prendre pour vrai la seule croyance que j'ai dans ce que je sens et re-ssens.
Car la pensée est la cause du malheur et du bonheur de l'être humain. Nous sommes embarrassés par notre pensée et il ne s'agit pas de s'en débarrasser mais de la régler. Le poids de la douleur moral est ainsi le fruit de multiples combats d'opinions et de pensées qui ont vaincu d'autres opinions et pensées que je tenais pour vrai. Ce monde patiemment construit autour d'une illusion s'écroule. D'où la naissance du regret qui ne regrette que les actes commis et jamais la volonté, qui elle veut encore et vous indique précisément ce que vous êtes sans que bien souvent nous en ayons conscience ou alors, en ayant fini par prendre pour vrai ce que nous avons montré et que nous ne sommes pourtant pas. Les choses adviennent ainsi de la même manière ; toujours ce que je suis est et sera là, je deviens grâce à ce re-venir, à la manière de l'Eternel retour. La grande duperie du bonheur et d'avoir suivi une opinion, dont l'illusion indiquait le vrai alors que je ne recherchais qu'une joie éphémère reposant sur une apparence sensible d'un objet extérieur.
"Car nous ne mettons jamais tant d'art à mentir et à flagorner que quand il s'agit de nous duper nous-mêmes", résume Schopenhauer (MCVR - La volonté s'affirme puis se nie). Je ne découvrirai l'illusion que lorsque j'aurai fait correspondre la connaissance de ce que je suis après avoir détruit l'opinion, bonne ou mauvaise, que je me fais de moi-même. L'estime de soi par exemple est rarement juste, nous ne sommes guère capable de nous accorder une valeur, elle est souvent au-dessus ou en dessous de la vérité. D'où la naissance du remords, qui ajoute au regret l'idée de ne pas avoir fait correspondre l'acte en question avec ce que je suis. Je me suis montré plus méchant que je ne suis, plus aimable que je ne suis, plus sensible, plus égoïste, plus bête etc. Le rapport de séduction avec le monde extérieur produit l'illusion de me montrer pour plaire, convaincre ou dominer en ignorant la chaîne des causes qui conduit à savoir ce que l'on veut. Nous souffrons paradoxalement d'un manque d'égoïsme qui nous met en porte-à-faux avec des formes de convention, une coutume, une habitude, un conformisme nous obligeant à nous montrer tel que nous ne sommes pas.
Au moins la philosophie permet de remettre en question quelque chose du monde extérieur dès lors que ce dernier apparaît d'abord comme le fruit de l'opinion dominante, tout en ayant conscience que le préjugé issu de cette épiphanie est d'autant plus difficile à cerner qu'il peut parfois être vrai. Le travail du négatif alors devient salutaire pour tirer "peu à peu l'œil de l'âme de la fange grossière où il est plongé" (Platon - République VII). L'apparence n'est pas nécessairement trompeuse et peut au contraire enfanter de forts bons moments où, glissant à la surface des choses, il nous viendrait à l'esprit de plonger dans le profond et le sérieux pour fidéliser nos intuitions. Petit bonheur de l'illusion perdue.

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