Claude Lévi-Strauss ou la mort de mon voisin

Claude Lévi-Strauss est mort. Je viens d'apprendre la triste nouvelle. Le penseur habitait pas très loin de chez moi et sa pensée m'était aussi très proche. Il y a un an tout juste, j'avais écrit ce texte pour célébrer son centième anniversaire.


Claude Lévi-Strauss, un voisin inconnu
Claude Lévi-Strauss fête son centième anniversaire le 28 novembre. Le philosophe habite juste à côté de la Haute-Marne, dans un joli bout du châtillonnais à Lignerolles. C'est un endroit qui renferme de la quiétude mais aussi cette beauté des paysages que l'on retrouve depuis Colombey. Ce grand lecteur de Rousseau est-il venu ici comme le Genevois aux Charmettes ? Un philosophe ne choisit pas son tonneau au hasard. C'est à peine croyable que l'académicien qui est devenu de son vivant une figure intellectuelle du XXème siècle, et un classique de son temps, soit encore tellement en phase avec son époque. Car quand on lit Lévi-Strauss c'est pour y découvrir notre réalité dans ce qu'elle peut aussi d'avoir de plus pessimiste.
Cette "pensée à l'état sauvage" que Lévi-Strauss a explorée nous a ramenés au plus profond de nous-mêmes sans que nous ayons la conscience d'être à notre tour ce primitif exploré par l'anthropologue. C'est un message universel de dire qu'un homme n'est pas seulement le résultat d'un processus historique ou d'un progrès lié aux arts et aux techniques. Et lorsque que l'on tue le primitif, il faut se rendre compte que nous procédons à notre suicide. Nous mettons la barbarie au rang de valeur au nom de laquelle le pire, celui qui nous rend carnassier, trouve sa justification. Lévi-Strauss a ainsi démontré que le racisme n'était qu'une catégorie de plus au catalogue de l'homme occidental qui depuis Aristote classe et reclasse encore.
Ça n'est pas rien 100 ans. Ça n'est pas rien non plus d'être le voisin, non pas d'une conscience morale, mais d'un travailleur acharné de l'humanité auquel on rend hommage tandis que son message semble si peu écouté. C'est sans doute le lot de tous les grands penseurs. On les moque ou on les statufie. Rarement on examine ce qui dans leur pensée fait partie du possible et pourrait inspirer la marche du monde. Mais ne faisons pas de Claude Lévi-Strauss un idéaliste ni même un structuraliste. Contentons-nous, avec lui, de (re) découvrir le beau sauvage et le souffle de son instinct. Ce sage indien qui ne sait peut être pas résoudre le théorème de Pythagore mais dont la main cuivrée reste la plus sure quand il s'agit de guider l'âme perdue du monde.
* Pour aborder la pensée de Claude Lévi-Strauss on peut se reporter à "Claude Lévi-Strauss une introduction" de Frédéric Keck (Pocket).
* A écouter aussi toute la semaine sur France culture à 17 heures "Le continent Claude Levi-Strauss". Ici.

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