L'empêcheur de penser en rond

Notre monde est-il devenu sceptique ? Ou au contraire assistons-nous à une montée du dogmatisme (politique, religieux, culturel...) ? Les exemples ne manquent pas pour à la fois affirmer l'un et l'autre. D'un côté, on peut rester sur le bord du chemin, se contenter d'observer (skepsis qui donnera sceptique signifie l’examen, l'observation), refuser l'engagement et trouver dérisoire toute forme de tentative théorique et pratique pour parvenir à une connaissance vraie. Première porte ouverte pour s'enfoncer dans le "mol oreiller du doute", c'est à dire suspendre son jugement et laisser le monde se dépatouiller avec lui-même. De l'autre, et nous en connaissons tous, celui qui sait ce qui est bon et bien et qui ne l'imposant pas toujours aux autres, affirme et reste inflexible sur la thèse qu'il défend (la dogma signifie l'opinion et la croyance).
A priori les deux positions sont contraires et rien ne pourrait les réconcilier. Un sceptique ne peut pas être dogmatique et un dogmatique ne peut pas être sceptique, du moins l'un et l'autre ne peuvent, au risque de ruiner leur positionnement philosophique, prétendre à la fois à l’aplomb de l'affirmation comme à la radicalité du doute. C'est pourquoi le scepticisme semble ne pas pouvoir être une philosophie, c'est-à-dire une pensée systématique. Quelle société pourrait proposer un sceptique ? Quelle conduite ? Quel savoir ? Le sceptique sait qu'il ne sait rien et ne saura rien jamais. Pour autant le scepticisme reste une arme redoutable pour anéantir précisément l'esprit de système en alimentant le soupçon sur notre capacité à tirer des conclusions de nos raisonnements. Il existe donc une forme de "misologie" dans le scepticisme, déjà décelée par Platon dans le Phédon, puisque la raison est disqualifiée à l'avance pour prouver quoi que ce soit. Depuis une proposition aussi simple que "le sucre est sucré" (on peut toujours saler du sucre...) jusqu'à la négation de l'existence du monde, ce que fera Descartes en poussant le doute jusqu'à douter de l'existence de son propre corps, le scepticisme produit des effets aussi inattendus que ravageurs.
Mais la limite du scepticisme n'est-elle pas atteinte quand il s'agit d'évoquer une évidence ? Epictète, dont l'école stoïcienne fut une des cibles favorites des anciens sceptiques, raille ainsi l'indécision et la manie de mettre en doute tout et surtout n'importe quoi. « Où portes-tu la main quand tu manges ? A la bouche ou à l'œil ? » (Entretiens - Livre II - Chap. XX). C'est à la méthode qu'un sceptique dérape. Il ne peut pas clairement distinguer ce qui se démontre de ce qui ne se démontre pas et, sur ce point on peut repenser à la forme de bêtise développée par Bouvard et Pécuchet lorsqu'il s'agit de mettre du sens, une direction, dans un apprentissage. Le scepticisme est un couteau suisse capable de démonter toutes les pièces d’un moteur mais qui ne parvient pas à en proposer un de rechange.
Là où cela se corse, c'est lorsque le scepticisme est utilisé par le dogmatique comme muraille afin de ne pas perdre pied et éviter ainsi qu'un quelconque doute puisse venir fissurer le bel édifice bâti sur autant de certitudes. L'usage sceptique passe ainsi de mains en mains et peut s'appréhender comme exercice rationnel et polémique. Le scepticisme est par conséquent d'abord un outil par lequel peut s’élaborer une pensée. Il est plus souvent perçu comme une fin en soi pour bon nombre d'amuseurs publics - sommes-nous sortis du cirque de la dérision ? - qui cherchent à brouiller la clarté d'un propos ou plus prosaïquement maintenir dans une certaine ignorance et incuriosité leur auditoire. Devant la complexité de certains problèmes l’attitude sceptique consiste à faire prendre patience à son jugement selon une méthode décrite par Bertrand Russel dans ses Essais sceptiques. Face à un problème complexe, où l’honnête homme ne dispose pas des connaissances suffisantes pour se faire un avis, comment juger la vérité d’un propos, la réalité d’une chose ? Si une unanimité de spécialistes se dégage pour affirmer le réchauffement climatique, je peux juger comme probablement vraie cette opinion et ne pas prêter le flanc à l’opinion contraire. Dès lors qu’il existe un désaccord « aucun avis ne peut être considéré comme certain par le non-spécialiste ». Et s’il n’y a aucune raison suffisante pour un « avis certain », la suspension du jugement s’impose de soi. La méthode de Russel reste efficace mais ne nous mène guère plus loin que le précipice sceptique où chutent finalement tout propos et toute action. Rien ne peut être. De ce non être naît pour un sceptique, une forme de quiétude de l’âme et, à nouveau chez les anciens, rejoint la meilleure manière de s’installer dans la vie heureuse, question fondamentale et transversale des philosophes de l’Antiquité. Le chaos de l’Histoire est ainsi relégué au rang de cause de tous les malheurs de l’homme.
Car, de la diversité des faits mais aussi et peut-être surtout des opinions, le scepticisme tire toute sa légitimité (1). Rien n’est égal, tout est affaire de sujet et bien malin celui qui peut espérer un enseignement de choses profondément contradictoires. C’est pourtant de cette idée, que le contraire habite nécessairement l’affirmation, qui va permettre à Hegel de trouver dans le scepticisme, l’élément moteur de sa grande dialectique. L’erreur sceptique est de se calcifier en ne sortant jamais du second mouvement, celui de la négation ou quand A = non A. L’identité d’un jugement contradictoire nie précisément la contradiction. La skepsis hégelienne est également observation mais plus encore attention au mouvement de la pensée quand celle-ci parvient à sa phase contradictoire. La contradiction ne ramène pas à un principe d’équivalence mais bel et bien à un arrachement de l’immédiat de la conscience par la négation de l’objet. L’élément sceptique est donc partie intégrante de la philosophie, il est même absolument déterminant pour parvenir au savoir absolu. Il y a ainsi une étape nécessairement malheureuse, la perte d’une illusion, pour parvenir à se défaire de l’angoisse dubitative. C’est la skepsis qui par l’ombre qu’elle jette sur le donné immédiat permet de réaliser le déploiement dialectique, la négation de la négation. Hegel sort le scepticisme de « l’absurde querelle de jeunes gens », de l’irritation, dans laquelle on peut volontairement s’enfermer pour en faire le moment clé qui mène au logos, à la Logique.
Hegel arriverait presque à domestiquer l’enfant sauvage qu’est le sceptique. Ce positionnement philosophique reste une bouffée d’oxygène dès lors qu’il mène à une sagesse intérieure tel qu’un Montaigne a su emprunter. Dans un sens plus étroit, il se transforme à son tour en dogmatisme voire en nihilisme en stoppant net le mouvement de la pensée, le devenir. Il y a un rire sceptique, il peut être celui du sarcasme mais aussi celui, plus jubilatoire, de ce qui peut, cul par-dessus tête, renverser conformisme et paresse intellectuels.

(1) Détente : de la diversité des opinions…
Un pasteur, un prêtre et un rabbin discutent religion. Sujet : Quand commence la vie ?
Le prêtre dit : chez les catholiques, la vie commence dès l'acte de procréation.
Le pasteur explique : chez les protestants, la vie commence dès que l'enfant bouge dans sa mère.
Le rabbin réfléchit et dans un soupir dit : la vie commence quand les enfants partent de la maison !

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