Philosophie anti-FN (1) : le cosmopolitisme des stoïciens

L'une des théories cardinales de l'extrême droite française se fonde sur le refus du cosmopolitisme qu'elle associe au mélange qui serait responsable d'une forme de dégradation de l'"essence" française. On retrouve ainsi dans l'Œuvre française, mouvement d'extrême droite, ou au Front national cette thématique constante qui refuse l'universalisme et perçoit le cosmopolitisme comme un danger permanent agissant contre une certaine conception de l'intégrité territoriale voire d'un point de vue éthique contre ce qui par nature peut autoriser chacun à user de sa volonté de puissance et de domination. C'est ainsi que la réduction de ces arguments parvient à densifier l'idée que l'Autre est l'ennemi, qu'il est nécessairement un profiteur et que les forts n'ont pas à tenir compte du cas des faibles. Ceci n'est pas sans rappeler ce que le vitalisme, l’antihumanisme et les implications politiques de Nietzsche ont semé aux XIXe et XXe siècles.

Le cosmopolitisme est pourtant l'un des fondements de la culture occidentale dont se réclament paradoxalement le Front national et l'extrême droite. Pour faire simple, on pourrait le résumer, avec une traduction concrète dans l'Histoire, entre la notion de polis des Grecs et de civitas des Romains. C'est ce que Hannah Arendt analyse dans son ouvrage Qu'est-ce que la politique ?, la loi pour un Grec est d'abord l'occasion de délimiter une frontière, son rôle est protecteur, notamment contre l'hybris, la folie des hommes (1). A l’intérieur du cercle peut se mouvoir la pluralité en toute liberté. Pour les Romains, il en va tout autrement, ce sont eux qui inventent la notion de politique étrangère et la guerre n'est que le commencement de la politique en vue de réaliser le cosmos-politisme, la cité monde en associant (avec les socii, les partenaires, on fait societas) et non en délimitant. Le stoïcisme apparaît dans ce contexte comme la philosophie la plus appropriée pour un Romain. Elle sera en tout cas la théorie politique qui aura l'influence la plus considérable sur le monde latin, de Caton à Marc-Aurèle, mettant à l'ouvrage ce que déjà la pratique romaine percevait en germes. Au cœur de la pensée stoïcienne on retrouve une relation directe entre éthique et politique sous la forme du cosmopolitisme qui est l'intuition d'appartenir à la cité du monde par des liens communs.

Jean-Marie Le Pen avait justifié sa "préférence nationale" en indiquant qu'il était plus proche de son cercle familial que de l'étranger (2). Cette idée est précisément à l'inverse de la pensée stoïcienne qui considère qu'un tout n'est constitué que de ses parties qui obéissent à un principe ordonnateur. Mais plus encore, l'homme ne devient homme que si précisément il passe de ces cercles autour de lui-même vers d'autres cercles, comme une extension en vue de la constitution de la République (Cicéron - De Officiis - I - 54). Hiéroclès dans un texte fondamental décrit le parcours de ces cercles concentriques autour du moi et qui s'étendent à la famille, à la tribu puis à la cité et enfin au genre humain tout entier ; ce dernier cercle est le seul qui permet à homme de se connaître en tant qu'homme puisqu’il s’approprie ce qui le compose réellement, son humanité, en réduisant la distance entre soi et l’univers. La notion d'oikeiôsis (appropriation, ce qui nous est en propre) prend ainsi sa véritable couleur. Je ne suis ce que je suis qu’à la condition de m’approprier l’humanité par les effets d'une extension de ma conscience vers l'autre. Cette nouvelle dimension fait retour et je rends mien ce qui m'est extérieur, depuis les liens familiaux jusqu'aux liens civiques. "Il s'agit en fait de concentrer en soi le monde, ou de se donner les dimensions du cosmos", explique Valéry Laurand commentant ce texte (3). Le cosmopolitisme est donc la condition à la fois de l'altérité mais aussi de son résultat, la conscience de soi et du monde.
Quand on pousse plus en avant les théories stoïciennes, on perçoit la totalité du système également par la physique et la métaphysique. D’un point de vue matériel, Chrysippe demande ainsi que devient une goutte de vin tombée dans l’océan ? La réponse va de soi : elle devient l’océan. Un corps étranger noyé dans le grand Tout devient ce Tout, comme l’eau mélangée au vin. Ce "mélange total" (krasis) laisse à penser qu’aucune matière au monde n’est étrangère à aucune autre, que rien n’est isolé et que chaque chose ne vit que sous la dépendance d’une autre. Une même substance réunit pour cela chaque partie qui se trouve nécessairement en relation dans un Tout unifié, le kosmos. Ces liens indéfectibles se traduisent par la "sympathie universelle" que les hommes entretiennent les uns avec les autres puisque le premier mouvement consiste à s’unir, à se mélanger. Ce mélange total n’abolit pas la qualité des parties. L’air et le feu sont mêlés mais distincts tout comme l’homme et la femme ou deux amis. Un même souffle, divin et rationnel pour les stoïciens, organise la totalité qui indique bien qu’il n’y a ni séparation, ni frontière mais extension permanente de la polis vers le cosmos, le monde ordonné, l’univers.
La postérité stoïcienne sera considérable de Descartes à Kant. Le promeneur de Königsberg reprendra ainsi le concept de cosmopolitisme en dessinant une carte des nations exhortées à faire société dans un cadre universaliste jusqu’à l’unification politique totale (4). L'extrême droite se positionne toujours sur la rive opposée du cosmopolitisme et du mélange s’arc-boutant sur le mythe de l’ignorance et de la séparation des corps et surtout d'une hiérarchie des affects, où, ce qui se trouve hors de la perception du cercle familial, est jugé comme une menace. Le village gaulois n’est pas traversé par, finalement ce qu’il y a de plus familier à l’homme, l’étranger, c’est-à-dire un autre homme. On pourrait ici rappeler qu’on ne connaît personne, pas même Ulysse, ayant jamais su comment maintenir le vent à l'intérieur d'un cercle même si, semble-t-il, certains cherchent toujours l'outre d'Eole ayant sans doute frémi à l'idée de sa puissance.


(1)   "La loi (au sens grec) ne vaut pas à l'extérieur de la polis, la force de son lien ne s'étend qu'à l'espace qu'elle contient et délimite." (Seuil - p. 160).


(2) « J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que les inconnus et les inconnus que mes ennemis. Par conséquent, j’aime mieux les Français, c’est mon droit, j’aime mieux les Européens ensuite, et puis ensuite j’aime mieux les Occidentaux, et puis j’aime mieux dans les autres pays du monde ceux qui sont alliés et ceux qui aiment la France. » (L'heure de Vérité - 27 janvier 1988).

(3) Valéry Laurand La politique stoïcienne (Puf).
(4) Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784).

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