Le janvier de Janus

Ici tout commence. Ce début d'année est une période où l'on regarde derrière et davantage encore devant soi. D'un bilan l'autre, nous enterrons douze mois pour en commencer douze autres. Cette forme de temps découpé selon le calendrier s'applique particulièrement bien pour toute une série d'activités humaines. En économie par exemple, les comptes sont soldés au 31 décembre et les budgets prévisionnels prennent acte au 1er janvier. Il en va de même pour les projets des collectivités. C'est aussi la période des vœux où pour chacun se tourne une page et s'en écrit une autre. Les Romains avaient consacré le mois de janvier à Janus lui dédicaçant de nombreux rites complexes. Ce dieu aux deux visages a longtemps fasciné et fascine toujours les poètes. Il est considéré comme le Dieu des portes, du passage - d'une année à l'autre - et celui des commencements, "parce qu'à Janus était consacré tout commencement" (1). Il faut comprendre cette idée de commencement non pas comme quelque chose qui débuterait de rien mais plutôt comme le début de quelque chose déjà inscrit dans un principe de causalité. En effet, la divinité de Janus tient à son rôle d'initiateur et non de créateur. C'est pour cela qu'il pourrait aussi personnifier la volonté humaine tout comme sa liberté.
Ce qu'il faudrait distinguer c'est qu'il y a un commencement qui ne commence que parce qu'il est impulsé par quelque chose. En effet, Kant, par exemple dans "La troisième antinomie de la cosmologique de la Raison pure" (2) examine la question du commencement en démontrant qu'une cause naturelle ne suffit pas pour initier quelque chose. On peut donc clairement entrevoir qu'il y a des événements qui arrivent et des événements que l'on fait arriver, c'est-à-dire que les premiers dépendent d'une cause échappant à la liberté humaine et que les autres sont provoqués par le libre arbitre de chacun d'entre nous. Kant met de côté un commencement lié au temps pour défendre la causalité qui est un commencement dans le monde. Ceci rend d'autant plus difficile une archéologie où l'enquête de l'entendement sera capable de discerner les enchaînements de cause et d'effets provoqués par un commencement.
Paul Ricœur situe ainsi l'éthique entre ce qui appartient à la cause dans une tradition aristétolicienne en vue d'un telos et achevant une forme et ce qui est visé en fonction d'un principe de causalité dans une éthique proprement kantienne (3). L'enchevêtrement des commencements doit ainsi être relié entre un agent qui initie quelque chose et des séries d'événements qui rendent ces liaisons obscures car depuis l'agent se composent des causalités qui ne dépendent plus entièrement de lui. C'est dans cette liaison ou se reliement que la puissance d'agir peut trouver le motif de son action.
C'est pourquoi par ailleurs la figure de Janus se soude avec la question de l'origine. Etrusque ou Syrien, Janus reste le Dieu initiateur, son double front ne regarde pas devant ni derrière, il constitue une double appartenance à ce que nous sommes, c'est-à-dire à la liaison que le cours des choses produit sur nous-mêmes. En ce mois de janvier, ces deux têtes ne troublent pas la vision et sont plutôt une sorte de sixième sens capable d'ouvrir une porte, un "je peux" clé du Dieu bicéphale qui ouvre ce monde pour le rendre divinatoire et vivant.
* (1) Servius commentateur de Virgile cité par Pierre Grimal dans "Le Dieu Janus et les origines de Rome" (Berg) p. 43.
* (2) Critique de la Raison pure (Livre II, chap. II - L'antinomie de la Raison pure).
* (3) "L'initiative, dirons nous, est une intervention de l'agent de l'action dans le cours du monde, intervention qui cause effectivement des changements dans le monde". (Soi même comme un autre - Points-Seuil p. 133).

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