"Le marxisme est l'ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx"
Michel Henry - Marx - Introduction.
Qu'entendons-nous par idéologie ? Le plus souvent, l'idéologie est une construction de l'esprit, de la conscience, qui laisse apparaître un monde idéal sans rapport avec le réel et se heurte avec lui pour rendre inapplicable cette construction. Cette "soeur du rêve" (1) n'est donc qu'une représentation de la réalité mais la tient hors d'elle comme une image ne peut agir sur son modèle. En aucun cas, la réalité à laquelle se voue l'idéologie n'est affectée par elle. Cependant, l'idéologie ne naît pas de rien. La racine qui la nourrit, et c'est peut être là la plus grande des confusions, est la pensée à partir de la vie et au final la vie elle-même entendue comme praxis. La conscience qui se forme une image de cet agir ne se constitue pas de manière originelle en elle-même mais dans la praxis, c'est-à-dire dans la vie. La conscience ne trouve pas en fait son principe dans ses propres représentations parce qu'elle n'est pas alimentée par elle.
L'idéologie à l'inverse de la théorie (au sens grec de theoria, c'est-à-dire la contemplation intellective) se trompe sur l'origine de sa substance. La conscience qui abreuve l'idéologie d'images prend sa source dans la vie. Interchanger les images n'est pas agir dans le monde réel et la conscience n'a pas ce pouvoir de transformer le monde mais le monde de transformer la conscience car c'est le besoin et le travail qui déterminent notre manière d'être au monde. Le phénomène de la pensée unique, cette idéologie du troupeau, tient au fait que l'opinion se construit de la même manière dans un groupe social dans lequel chaque individu réalise la même activité et vit de la même manière que son voisin. Le conformisme n'est rien d'autre que l'idéologie d'une manière de vivre partagée par chaque individu d'un groupe déterminé parce qu'ils produisent la même activité (ouvrier, paysan, journaliste...).
La vie, la praxis subjective, constitue ainsi pour Marx le fondement des représentations de la conscience. Ces représentations, la conscience ne peut pas les modifier et l'idéologie met en lumière les illusions produites par la conscience dénonçant la conscience elle-même comme illusion. La création de catégories ne dit la vérité qu'à partir du moment ou la vie n'est plus ce qui les détermine. Autrement dit un mensonge serait vrai que si le monde dans lequel il est produit n'était pas le nôtre. Ce qui est absurde. C'est pourquoi l'objectivité du monde est impossible car il est absurde de penser qu'un autre monde existe en dehors de celui dans lequel les hommes vivent et produisent leur activité. Toute connaissance réelle est issue de la réalité et non de l'objectivité qui au préalable a besoin d'illusion pour être. Cette formidable duperie s'est faite au détriment d'une pensée vivante installée dans la vie, ne rendant compte que d'elle-même.
Car pour Marx, l'action n'est pas la pensée du monde, l'action est ce qui le transforme car sa structure même est modelée sur la vie, c'est-à-dire sur l'agir des hommes sur le monde et qui leur est commandé par le besoin et la consommation. Certes, il n'y a pas de monde saisi par autre chose que l'intuition, entendue comme theoria ou contemplation, une intuition qui a pour théorie l'objet qu'elle contemple. Mais à cela, Marx renverse l'idéalisme occidental pour loger la réalité du monde dans sa construction, dans la pratique des hommes en le libérant de cet objet et du regard que nous portons sur lui. Il ne s'agit plus de contempler le monde, il s'agit bien alors de l'ébranler.
* (1) Michel Henry - Marx - Le lieu de l'idéologie (p. 417 - tel Gallimard).