Le besoin de Marx

L'une des critiques fondamentales de la philosophie française des années soixante à l'encontre de Marx repose sur la notion de "désir". Marx aurait ignoré le désir. L'analyse de Marx fait intervenir la notion de "besoin" au détriment de celle de "désir". L'une des conséquences serait de ne pas donner au corps la place qui lui revient, c'est-à-dire reprendre la question de Spinoza "Que peut un corps ?" et plus encore celle de Nietzsche où le corps est identifié à ce qui pense, ce topos où tous les flux convergent produisant ce que nous sommes. On peut voir ainsi comment se dessine une ligne de fracture entre une économie fondée sur le besoin et une autre sur le désir. Si nous ne sommes que des êtres de désir, le capitalisme peut apparaître comme la promesse du paradis. Au contraire si nous ne sommes déterminés que par nos besoins, le capitalisme est l'antichambre de l'enfer.
Il n'est pas facile pourtant de savoir où se situe la limite entre un besoin et un désir. Le désir est-il seulement la conscience d'un besoin comme Spinoza l'affirme ? Les besoins ne sont-ils pas produits par nos modes de productions et les rapports que nous entretenons avec eux ? En effet, j'ai aujourd'hui besoin d'un ordinateur pour travailler même si je n'en désire aucun. Chez Marx, la vie fabrique notre conscience, la vie n'est rien d'autre que la manière dont nous commerçons avec le monde donc, bien évidemment, son aspect concret dépend des rapports sociaux établis au sein des modes de productions. En poussant la logique du désir, peut-être et surtout d'ailleurs dans ce qu'il n'est pas, une séduction, le capitalisme libidinal a sans doute parfaitement intégré à sa manière la leçon des "French théoriciens".
Ce qu'il faut s'empresser de rappeler, c'est que la société de consommation n'existe pas. Seules certaines classes sociales consomment. Aussi surpremant que cela puisse paraître mon désir du dernier "Samsung" se présentera comme un objet au design parfait en rendant abstrait tout travail de production réalisé par un homme qui, lui, subvient davantage à ses besoins qu'à ses désirs. L'art de séduire est notre économie politique brouillant les lignes entre besoins et désirs. Ainsi, rien ne dit que le désir d'aimer ou d'être aimé soit un besoin pour peu que nous n'ayons jamais entendu parler du dernier Samsung... Le besoin qui impose toujours une limite, limite se limitant elle-même, et le désir qui semble engloutir tout ce qu'il touche ont des rapports jumeaux mais souvent illisibles. La lecture de Marx, mais on pourrait encore citer Epicure, Sénèque ou Rousseau, procure une certaine joie à l'esprit et de formidables lunettes pour distinguer leur empreinte.

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