Philosophie anti-FN (3) : la race et la classe

Dans sa conférence de 1951 pour l'Unesco Claude Lévi-Strauss avait pour objectif de démonter une anthropologie raciale au profit d'une anthropologie issue de la culture. Autrement dit, faire glisser l'explication de la différence entre les sociétés de la biologie vers la culture. Il y a bien sûr un étonnement à constater tant de différences entre les peuples ce qui a conduit, par exemple, Montaigne à suspendre son jugement sur bien des points et donner quelques arguments en faveur du scepticisme moral. Manger un mort, cela peut être un bien ou un mal selon les valeurs morales embrassées par une société ou une époque (1). Ainsi Lévi-Strauss explique ces différences selon un but fixer et à poursuivre par chacune des sociétés en fonction à la fois de ses croyances, ses usages et des possibilités logiques par lesquelles les hommes agissent sur leur milieu. L'Occident se préoccupe de rendement, l'Inde de spiritualité ou l'Islam d'organisation sociale. Chaque culture peut ainsi mettre en avant le gain qu'elle perçoit selon la manière dont elle est disposée et le référentiel de valeurs qu'elle poursuit. C'est un jeu ou chacun gagne d'un côté ce qu'il perd de l'autre. Ici, on gagnerait en rendement en suivant une logique du résultat mais on perd en lien social ou en bien être spirituel. La supériorité de la race est donc renvoyée à la problématique de départ, celle dévoilée par Joseph-Arthur de Gobineau qui pose un vrai problème en donnant une mauvaise solution. La race est culture et non nature, les différences s'expliquent par l'Histoire et, chaque société possède une Histoire différente. L'une ne peut valoir l'autre du fait de la différence et l'on ne peut ainsi affirmer une supériorité de l'une par rapport à l'autre parce que chacune gagne ou perd selon le tableau axiologique auquel elle se réfère. Chaque culture lorsqu'elle rencontre une autre culture entre dans le jeu de la civilisation. C'est bien l'équilibre de ces rencontres, ce jeu des cultures, qui fait civilisation et en aucun cas le seul Occident appuyé sur lui-même. Jouer tout seul, ce n'est déjà plus jouer, c'est d'ailleurs avorter le processus vers plus de civilisation. C'est ainsi que le mouvement chez Lévi-Strauss est progressif et mène non pas vers une civilisation occidentale mais une civilisation mondiale.

Cependant, et parce que personne ne souhaite vouloir l'homogénéisation des cultures mais leur préservation, cette idée de civilisation mondiale tombe dans une contradiction insurmontable. Pour tirer les bénéfices de la collaboration entre les cultures, de ce jeu civilisationnel, elle doit produire de la différence donc des inégalités et retomber dans le conflit. Dans Race et culture, 20 ans plus tard, Lévi-Strauss reprendra ce thème pour le radicaliser et donner une tonalité bien plus pessimiste à la croyance du progrès vers une civilisation mondiale. D'où un virage écologiste qui remet l'homme dans la nature. L'aménagement de la nature est la condition nécessaire pour rendre vivable la diversité naturelle des hommes. Ce n'est plus l'Histoire qui explique la différence entre les sociétés mais une plus grande fermeture culturelle, une imperméabilité qui seule peut garantir la diversité culturelle, la création et l'équilibre du monde. Lévi-Strauss disqualifie la notion de race au profit d'une certaine fixité des cultures, des structures d'une société fondées sur la parenté et l'échange. Il faut reprendre son Rousseau pour pointer les limites de l'explication structuraliste. Jean-Jacques reste la grande référence de Lévi-Strauss (2). Mais comme l'a remarquablement montré Michel Clouscard, le Rousseau de Lévi-Strauss est à l'opposé de l'un des apports fondamentaux et révolutionnaires du Genevois, le sujet. Rousseau a conclu à un dépassement historique de l'Etre, il nous a dit, vous n'êtes pas ce que vous êtes devenu aujourd'hui et non plus ce que vous avez été avant la société et l'Histoire. Il n'y a ni retour, ni fixité, mais passage, pour le plus grand malheur de l'homme, de l'état de nature à l'état civil. Il enjoint donc l'humanité à se révéler à elle-même en brisant les anciens totems, les anciennes tribus et l'archaïsme de la tradition qui servent avant tout les intérêts de la classe dominante contre la transparence de la subjectivité ; cet homme s'apercevant lui-même en tant qu'homme. Au contraire, chez le structuraliste le sens des choses et de la vie serait antérieur à la rationalisation et pour retrouver l'esprit du commencement, il faut d'abord passer outre l'apport de la Raison dans l'histoire. La Pensée sauvage est transcendante à tout devenir historique, elle est un état originel, « un minable effet de structure » (3) qu'aucun mode de production ne peut venir entamer.

Que ce soit chez le père du structuralisme ou le critique du libéralisme-libertaire, il n'est pas concevable d'expliquer par la biologie les différences entre les sociétés, un "droit du sang" revendiqué par l'extrême droite. Par contre cet équilibre introuvable entre les sociétés n'est-il pas plutôt celui de la différence de classe ? La domination économique et politique de certains modes de productions ne sont-ils pas à l'origine du maintien des inégalités, de la profusion permanentes de contradictions, pour servir la cause "civilisationnelle" à la sauce occidentale ? Quand la jouissance des uns est assurée par ceux qui n'ont pas la possibilité de jouir parce qu'ils se consacrent à la réalisation des moyens de production de la jouissance des autres, le contrat social devient impossible car le monde marche la tête à l'envers. La grande affaire de la "race" est la perception d'un sujet à un autre sujet, l'intersubjectivité, la transparence par la reconnaissance du sujet par l'objet. Le racisme et son corollaire l'anti-racisme ne sont que les hochets d'un pouvoir qui laisse jouer pour se jouer à son tour de ce qui pourrait le faire vaciller. Maintenir les oppositions sans jamais les résoudre… Pourtant, c'est le règlement du conflit entre consciences déchirées, myopie digne de Démocrite (4), qui ouvre la voie à la connaissance de nos déterminations pour les maîtriser au mieux. Ce qui nous ferait marcher debout et non plus à quatre pattes.


(1) Dans Les Nuits Attiques (X, 18) Aullu Gelle raconte l'histoire de la femme de Mausole roi de Carie, Artémise, qui, éperdument amoureuse de son mari, à sa mort, fit broyer ses os pour mieux... l'avaler.

(2) Anthropologie structurale II. "Jean-Jacques Rousseau, fondateur des sciences de l'homme".

(3) Critique du libéralisme libertaire - généalogie de la contre-révolution (Delga p. 308).

(4) Démocrite ne voulant plus être aveuglé par les désirs sensibles et pour garder la clairvoyance de son âme décida de devenir aveugle. Il regarda le soleil et perdit la vue.

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