Usurpation, accumulation, mystification

Il me semble que nous n'avons jamais eu tant besoin de la philosophie politique pour repenser nos conditions réelles d'existence. Pour sortir du cirque médiatique, du logos falsifié des sondages d'opinion, du message imposant la "régulation" du capitalisme financier comme seule issue, il nous faut repréciser les enjeux et faire tomber quelques masques auxquels s'accrochent encore la pensée libérale de droite comme de gauche. Mieux encore il nous faut dénoncer la parole du Front national qui est devenue le centre de la vie politique à partir de laquelle chacun devra dorénavant se positionner. De quoi s'agit-il ? Il s'agit de reprendre à nouveau la question du "Comment tout ceci a pu arriver ?" La même question qui a hanté Jean-Jacques Rousseau découvrant un monde "mondain" où quelques-uns profitent sur le dos de tous, celle de la découverte de l'histoire comme matériel concret qui produit la vie des hommes et la grande illusion que tout fut déjà là, à la fois comme Destin, dans son sens étroit, mais plus encore comme destinée et Providence.
"Il faut que tout change pour que rien ne change", annonce Tomasi di Lampedusa dans son Guépard. Malgré la guerre, la crise permanente et même les révolutions, l'ordre semble immuable, les cercles se bouclent passant ainsi à d'autres cercles identiques. Pour essayer de comprendre comment nous saisissons notre monde, posons pour principe qu'il ne fut pas tel que nous l'avons devant nous. Que tout ceci est construction bâtie sur de nombreuses phases de marches en avant et de régressions et que le Destin finalement n'est que l'enchaînement de la cause et des effets. Aussi, lorsqu'on nous dit "Ceci est", hâtons-nous de comprendre que "Ceci aurait pu être autrement" ou davantage encore qu'une chose telle qu'elle est ne nous dit en rien comment elle doit être. Nous devenons quelque chose à partir de ce que nous sommes et ceci nous l'avons un peu perdu de vu. Commençons par voir comment les rapports de domination se sont établis, comment ils se sont développés et comment ils apparaissent comme par miracle pour vrais à la conscience.
Chacun d'entre nous constate que seuls quelques-uns ont pu bénéficier de tous les avantages, fortune, pouvoir etc. Ce fut très clair au temps des rois et de la noblesse, cela semble moins clair aujourd'hui. Pourquoi ? Ceci provient sans doute de la double identité du contrat social par lequel les hommes commercent entre eux. Il existe en effet un premier contrat qui est issu du rapport entre deux parties et dont la modalité est la force (1). On peut y ajouter le hasard. Cet état est donc celui de la loi du plus fort, il est hors de la convention sociale et ainsi propre à l'état naturel. C'est encore celui que le Front national tente d'imposer quand il avance que notre société de richesse ne doit rien aux autres alors qu'elle fut largement construite par le pillage et la rapine des pays colonisés et de l'appel à une main d'œuvre bon marché. Lorsque deux contractants signent le pacte, le rapport doit être fondé sur la liberté et l'égalité de condition des deux parties. Ce premier contrat où règne l'inégalité est donc imposé sur le mode du rapport maître/esclave et se caractérise par un acharnement contre les plus faibles. L'usurpation tient au fait que la règle de l'état de nature devient celle de l'état civil, que le passage de l'un à l'autre se fait sans aucune institution qui puisse garantir la liberté et l'égalité. La richesse s'accumule dès lors aux mains d’une infime partie du tout qui, par la guerre, le vol et la force, impose progressivement l'idée qu'elle possède la terre et ses fruits par un décret qu'elle attribue à la Nature.
Dans la huitième section (chap. XXVI) du Capital, Marx brosse un tableau saisissant de ce qu'il appelle "L'accumulation primitive" où "le règne de la force brutale" contre "le travail et le droit" est à l'origine des richesses du capital d'aujourd'hui. Pour que le système capitaliste puisse s'organiser sur le faux contrat, il faut en fait que l'un possède et que l'autre soit dépossédé. La séparation doit être radicale pour que celui qui n'a rien, ou plus rien, soit à la merci de l'autre qui a tout et ne puisse exister que grâce à la vente de sa seule force de travail. Le libre développement de la production correspond alors à la libre "exploitaiton de l'homme par l'homme". Le scénario de l'expropriation de la population campagnarde (chap. XXVII) rappelle toujours que le mode de production est inséparable du producteur ; dès lors que celui-ci en est privé il passe sous la coupe de celui qui possède ce moyen de production. Comment ne pas voir un scénario identique à ce qu'il se passe aujourd'hui. Près de 60 % des Français habitent encore dans des zones dites de "fragilités sociales". Leur horizon, pour les plus jeunes, flirte avec celui du besoin de partir vers les grandes agglomérations afin d'y trouver un travail. Cette carte est la même que la carte du vote Front national (2). Il n'y a pas de mystère, l'usurpation et l'accumulation lèvent en partie le voile de la mystification.
Nous prenons pour réel une nature et une condition humaine qui n'en sont pas. La description du fonctionnement de la société libérale ne dit en rien comment l'homme est, ni même comment il est devenu. N'est dévoilée qu'une fraction, une partie du Tout. Les mécanismes de domination en place sont assurément toujours les mêmes, employés par ceux qui ont réalisé le hold-up parfait pour spolier la plus grande partie des habitants de la planète (3). Ce sont eux qui règlent les rapports sociaux. La mystification consisterait à faire croire que le travail, la morale, le droit ont permis tout ceci. Au contraire, telle "la bête féroce" de la Chimère baudelairienne, le plus formidable des tours de passe-passe parvient à nous faire penser que cet ordre procède de l'acte divin et qu'aucune alternative ne devient possible car le réel serait bien tel qu'il se présente dans la société où tout appartient aux plus riches. Gardons seulement à l'esprit que l’apparence n’est pas le vrai, l’apparence est image du vrai, phainomenom, ce à partir de quoi on peut connaître le vrai... Au fond, cette répétition que l'on trouve dans l'histoire repose sur une idée simple et qui s’est largement répandue faute d'espace pour la contredire : la servitude est naturelle, librement choisie, il nous faut aimer nos maîtres car ce sont eux qui créent les richesses. Nous faire aimer nos chaînes, ce sont elles qui nous font vivre, quoi de plus tordu comme raisonnement et quoi de plus éprouvant à la sensibilité pour le coup ! Le cynisme contemporain fera que non seulement la guerre pour trouver ou garder un emploi soit comprise comme la règle naturelle mais encore que celui qui a la chance de se voir octroyer le salaire médian puisse faire partie du banquet. Aujourd’hui, tous nos désirs sont d'ailleurs permis…, c’est bien connu.

(1) Voir le texte du Contrat social sur le passage de l'état de nature à l'état civil.
(2) France 3 diffusera un film le lundi 28 octobre à 20 h 35, "La France en face", qui décrit ce phénomène. Voir également les travaux du géographe Christophe Guilluy.
(3) L'expropriation mène au vagabondage et Marx rappelle que la stigmatisation, l'exploitation et l'élimination des vagabonds fut monnaie courante au XVIe s. en Angleterre.

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