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Le Club de Mediapart jeu. 11 févr. 2016 11/2/2016 Dernière édition

Alquié : Spinoza et la cité des fous

Comprendre un philosophe, c'est d'abord comprendre son système. Ceci est particulièrement vrai pour Spinoza. On pourrait passer une vie d'étude à tenter de cerner les intuitions du Hollandais sans pour autant être certain d'avoir touché au but. Dans ses "Leçons sur Spinoza", Ferdinand Alquié rend les armes et se résigne, sous forme d'aveu d'impuissance, à comprendre la philosophie de Spinoza tant il en relève les contradictions mais plus encore en dégageant une impossibilité à rendre pratique sa philosophie. Pour Alquié le spinozisme n'est pas à la portée de l'être humain. Mais ce qu'il y a de remarquable dans sa lecture de Spinoza c'est tout autant cette désillusion que l'éclairage qu'elle apporte sur le système ; comme s'il fallait s'écraser dans le mur de l'Ethique pour mieux en évaluer la portée.

"Je vous avoue pour ma part que si je suis cartésien, comme chacun le sait, et non pas spinoziste, c'est parce que j'arrive toujours à faire répondre à la philosophie de Descartes une certaine expérience personnelle authentique, alors que pour Spinoza, je n'y arrive pas, peut-être il est vrai, parce que je comprends mal Spinoza, ceci n'est nullement exclu", (1). Ferdinand Alquié ne fait pas preuve de modestie ou d'humilité mais d'une très grande sagesse parce qu'à la fois il pointe l'impasse du spinozisme qui aboutit fatalement sur une expérience humaine impossible - le salut par la béatitude intellectuelle, c'est-à-dire la connaissance de Dieu par l'homme, est-il seulement possible lorsque Dieu est identifié à la Nature ? - tout en soulignant les apports considérables de Spinoza sur la compréhension de cet Homme soumis aux passions. La séduction du spinozisme tient en ceci qu'il peut à la fois nous libérer de nos craintes mais qu'il ne peut, malgré tout, nous enlever quoique ce soit qui ne se tient sur ce par-delà propre à réaliser notre bonheur.

Pour ne prendre qu'un exemple, celui de la politique, et de savoir à quelles conditions les hommes peuvent vivre ensemble, l'apport de Spinoza est tout à fait considérable et rejoint les conclusions des plus grands penseurs de philosophie politique (Hobbes, Rousseau et même Nietzsche qu'on pourrait à tort considérer comme un penseur non politique). Ferdinand Alquié dégage le principe de raison formulé par Spinoza à la fois par rapport aux passions, la folie plus forte que la raison, et l'érection de la cité comme rempart à cette folie. Spinoza ne nous dit pas que vivre selon les lois et les règles de la cité est un aboutissement de l'animal politique d'Aristote, la prolongation de son organe naturel, mais au contraire qu'elle concentre la passivité du marécage humain, ne produisant que le lieu de l'esclavage des hommes soumis à leur folie. Car Spinoza est clair, l'homme ne peut pas échapper aux passions, au mieux il ne peut que comprendre leurs causes en vue d'une simple libération terrestre. Les hommes s'opposant aux choses et non à Dieu, compris comme principe de connaissance immanent,"la cité terrestre est la cité des esclaves..., le propre des hommes de passion" (2).

Pour ne pas avoir compris Spinoza, mais peut-être l'a-t-il cerné mieux qu'un autre, Ferdinand Alquié n'en demeure pas moins un formidable pédagogue. A la lecture de ses Leçons, où le dialogue cartésien est permanent, c'est un grand pas en avant dans le discernement d'un système, dans l'exploration de cette haute mer de l'esprit, qu'il est donné de voyager et où chaque découverte est une escale dans la pensée du "Prince des philosophes" (3). Le philosophe de Carcassonne, maître de Gilles Deleuze, est un capitaine de confiance pour trouver la terre ferme des concepts, pour le moins abstraits et polémiques, de Spinoza et sa grande œuvre de destruction de l'erreur et du préjugé.

 

(1) - Leçons sur Spinoza p. 207 - Table ronde.

(2) - Ibid. p. 321.

(3) - Gilles Deleuze - "Qu'est-ce que la philosophie ?"

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Tous les commentaires

Ce qu'il y a de magnifique avec la philosophie, c'est que, au même titre que les arts, on achoppe chacun finalement sur des préférences instinctives et individuelles. On interprète, on comprend, on réagit, d'abord avec son feeling avant sa raison... Ou les deux mêlés. Je pense que les deux ne font qu'un, en réalité. Et justement, pour ma part, la logique spinoziste me semble aller (presque) de soi... D'où mon étonnement à la lecture de l'étonnement de Ferdinand Alquié dans ses leçons sur Spinoza, que vous citez... Je cherche justement à comprendre l'origine de cet étonnement. Je me suis déjà posé la question : en quoi un cerveau cartésien ne peut-il pas saisir celui d'un spinoziste ?... Alors que Descartes fut le "maître" de Spinoza, il lui doit l'essentiel de son savoir. D'où cette autre question : où Spinoza est-il allé chercher son système ?... On cite parfois Giordano Bruno. Je connais mal ses vues philosophiques, sinon le scandale cosmologique dont il fut l'objet. Reste que, pour ma part, c'est le dualisme cartésien qui me pose soucis... Je n'arrive pas à comprendre cette logique dualiste qui mêle, dans le sujet, le néant et la clarté. Etrange métaphysique pour moi; étrange langage aussi... Spinoza m'apparaît plus logique et plus clair, malgré la notion même de Substance, inhérente à la scolastique. En outre, il réconcilie dans son système nombre d'apories cartésiennes, notamment celle d'une volonté infinie pour un entendement fini, ou plus encore : l'impossibilité même de l'erreur, du néant, dans la connaissance, au profit d'une simple inadéquation due à nos imaginations, nos préjugés et nos méconnaissances des lois de la causalité naturelle. Très intéressant et réjouissant de pouvoir confronter ma lecture avec la vôtre. Bien à vous ! 

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