Jacques Rancière, "l'hypothèse communiste" et "le futur de l'émancipation"

"L'histoire des partis et Etats communistes peut nous enseigner comment bâtir de solides organisations pour prendre et conserver le pouvoir d'Etat. Elle est beaucoup moins propre à nous dire à quoi peut ressembler le communisme comme pouvoir de n'importe qui. Je m'accorde donc avec Alain Badiou pour penser que l'histoire du communisme comme histoire de l'émancipation est d'abord celle de moments communistes, lesquels ont généralement été des moments d'évanouissement des institutions étatiques et d'affaiblissement de l'influence des partis institutionnels. Le mot ne doit pas prêter à méprise. Un moment n'est pas simplement un point évanouissant dans le cours du temps. C'est aussi un momentum, un déplacement des équilibres et l'instauration d'un autre cours du temps. Un moment communiste, c'est une configuration nouvelle de ce que le "commun" veut dire, une reconfiguration de l'univers des possibles. Ce n'est pas seulement un temps de libre circulation de particules déliées. Les moments communistes ont montré plus de capacité organisatrice que la routine bureaucratique. Mais il est vrai que cette organisation a toujours été celle du désordre, au regard de la distribution "normale" des places, des fonctions et des identités. Si le communisme est pensable pour nous, c'est comme la tradition créée par ces moments, célèbres ou obscurs, où de simples travailleurs, des hommes et des femmes ordinaires, ont montré leur capacité de se battre pour leurs droits et pour les droits de tous, de faire marcher des usines, des sociétés, des administrations, des écoles ou des armées en collectivisant le pouvoir de l'égalité de n'importe qui avec n'importe qui. Si quelque chose mérite d'être reconstruit à cette enseigne, c'est une forme de temporalité singularisant la connexion de ces moments. Cette reconstruction implique la réaffirmation de l'hypothèse de confiance, une hypothèse affaiblie ou détruite par la culture de défiance en usage dans les Etats, partis et discours communistes.

Ce lien entre l'affirmation d'une subjectivité spécifique et la reconstruction d'une temporalité autonome est crucial pour toute réflexion aujourd'hui sur l'hypothèse communiste."

 

"L'émancipation, quant à elle, ne sera jamais ni l'accomplissement d'une nécessité historique ni le renversement héroïque de cette nécessité. Il faut la penser à partir de son intempestivité, qui signifie deux choses : premièrement l'absence de nécessité historique qui fonde son existence ; deuxièmement son hétérogénéité au regard des formes d'expérience structurées par le temps de la domination. Le seul héritage communiste qu'il vaille la peine d'examiner est celui qui nous est offert par la multiplicité des formes d'expérimentation de la capacité de n'importe qui, aujourd'hui comme hier. La seule intelligence communiste est l'intelligence collective construite à travers ces expérimentations."

 

"Le futur de l'émancipation peut seulement consister dans le développement autonome de la sphère du commun créée par la libre association des hommes et des femmes qui mettent en acte le principe égalitaire. Devons-nous nous contenter d'appeler cela "démocratie" ? Y a-t-il un avantage à l'appeler "communisme" ? Je vois trois raisons qui peuvent justifier ce dernier nom. La première est qu'il met l'accent sur le principe d'unité et d'égalité des intelligences. La seconde est qu'il souligne l'aspect affirmatif inhérent à la collectivisation de ce principe. La troisième est qu'il indique la capacité d'autodépassement inhérent à ce processus, son infinité qui implique la possibilité d'inventer des futurs qui ne sont pas encore imaginables. Je rejetterais le terme, en revanche, s'il signifiait que nous savons ce que cette capacité peut réaliser comme transformation globale du monde et que nous connaissons la voie pour y arriver. Ce que nous savons, c'est seulement ce que cette capacité est capable de réaliser aujourd'hui comme formes dissensuelles de combat, de vie et de pensée collectifs. Le réexamen de l'hypothèse communiste passe par l'exploration du potentiel d'intelligence collective inhérent à ces formes. Cette exploration suppose elle-même la pleine restauration de l'hypothèse de confiance."

 

Jacques Rancière, "Communistes sans communisme ?", dans "Moments politiques, Interventions 1977-2009", La Fabrique éditions, 2009.

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