Extrait :
"Comment décrire le bonheur qui m'envahit ? Apatride, enfin ! Tous liens coupés avec les purs, les authentiques : Finlandais, Autrichiens, Hollandais, Hongrois ! Avec l'impératif national de roumaniser les Gitans et d'espagnoliser les Catalans ! A distance salvatrice de cette aube dorée {parti politique grec} néonazie aux relents de camps de la mort. De l'Europe de la peur, prête à expulser de son sein les étrangers qui viennent voler le travail de ses citoyens et profiter des prestations sociales. De cet espace commun des Vingt-Sept soumis à la loi des spoliateurs et des escrocs.
De ces gouvernements esclaves du Dieu cruel des marchés et de ses agences de notation vénales. De ces sociétés dans lesquelles le mot démocratie a été vidé de sa substance. De ces partis politiques affichant des programmes auxquels plus personne ne croit. De ces dirigeants occupés à remplir leurs poches et non à répondre aux besoins de ceux qui, naïvement, ont voté pour eux.
De ces pays où l'on récompense la corruption, où des milliers de gens sont jetés à la rue au nom d'une austérité intangible qui n'affecte pas les nantis, mais plonge dans la misère tous les autres. Où règnent les expulsions quotidiennes et la répression par balles de caoutchouc — jusqu'au jour où les fusils tireront de vraies balles — contre les "indignés" qui manifestent et demandent un changement, mais sans savoir lequel."
Juan Goytisolo, Adieu l'Europe, rafiot conservateur ! Bonheur d'un octogénaire apatride, Libération, dimanche 6 - lundi 7 janvier 2013.