"(...) un fragment de chanson, que j'hésite à produire parce que le charme dont il est, dans ma pensée, revêtu est un peu trop particulier et personnel pour que je puisse livrer d'emblée son unique vers, sans une de ces préparations qui tendent à jeter entre l'émotion intime de l'auteur et la conscience du lecteur un pont, ou plutôt à créer entre eux deux l'indispensable milieu conducteur où le courant a quelque chance de s'établir, le train d'ondes de se propager issu de ce petit caillou apparemment froid et inerte qui gît dans quelque recoin, à tous caché, de la tête ou du coeur de l'auteur. Car pour celui qui écrit, toute la question est là : faire passer dans la tête ou dans le coeur d'autrui les concrétions - jusque-là valables seulement pour lui - déposées, par le présent ou le passé de sa vie, au fond de sa propre tête ou de son propre coeur ; communiquer, pour valoriser ; faire circuler, pour que la chose ainsi lancée aux autres vous revienne un peu plus prestigieuse, tels ces boucliers des Indiens du Nord-Ouest américain qui se trouvent doués d'une valeur d'autant plus grande qu'ils ont fait l'objet de plus nombreux échanges cérémoniels. Or, même l'échange le plus vulgaire ne peut s'opérer sans un minimum de cérémonie. D'où, ces parades de l'écriture, appels du pied, bombements de torse, ces artifices en rien moins naturels que celui du paon qui fait la roue et que les multiples manèges divers de la cour amoureuse."
Michel Leiris, "Biffures", Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2003.