Journal GJ #01 - Acte 23 - 20 Avril 2019

Après 6 mois de manifs gilets jaunes, je me décide à tenter de tenir un journal GJ. Bon, il y a de tout, en vrac, des pensées, des bouts de souvenirs, du factuel, le tout pas forcément très précis, mais bon, c'est un peu le but d'un journal au final. Essayer de capter les choses telles qu'on les a vécues.

Samedi 20 avril. Il est 8h du matin et le téléphone sonne. C'est relais colis qui vient récupérer un matelas. Le gars en question est seul, sans équipement, doit descendre le matelas jusqu'à son camion et il ne veut pas d'aide. De toute façon avec ma tête de réveillé depuis 2mn je dois vraiment pas avoir la gueule de l'emploi, et je n'insiste pas. Il y est probablement depuis 6h du matin. Va savoir jusqu'à quelle heure. Il est sûrement auto-entrepreneur, avec un camion loué et est payé au colis. Lorsque son dos va lâcher, il n'aura pas de sécu, pas de chômage. Avant cela, vendredi, j'étais au téléphone avec une dame du centre d'appel qui s'excusait platement au nom de relai colis pour la livraison foirée. Mais qu'est-ce qu'elle y peut ? Et pourquoi elle devrait s'excuser putain, ça me fend le cœur ce niveau d'aliénation. Elle est payée au lance-pierre pour répondre à des gens qui renvoient des matelas à 500 balles qu'ils jugent trop mous (c'est vrai qu' il est un peu trop mou). Elle est en première ligne pour gérer la colère des clients mécontents parce que ce système de livraison planifie le double de ce que peut livrer une personne en une journée, et que, fatalement, le livreur est en retard. Elle subit une espèce de manager qui analyse chacun de ses appels pour en sortir des tableaux stats branlette, et en plus elle doit s'excuser... Comment tu veux râler, franchement ? Toute cette chaîne de misère et de galère pour que des cadres tout aussi aliénés se félicitent des marges ainsi dégagées par leur nouveau plan de management bidon. Même eux sont juste entre le marteau et l'enclume, prêts à être éjectés au moindre prétexte, tout en rêvant d'ascension, de se rapprocher du marteau, vainement. Des opprimés opprimant d'autres opprimés. Bref... Tout un système à mettre à la poubelle.

C'est bien de commencer la journée avec une piqûre de rappel de pourquoi cela fait 22 samedis que nous sommes des centaines de milliers à battre le pavé au lieu de nous reposer de notre semaine de travail. Je crois que ce sont en grande partie des classes moyennes qui sont à Paris chaque samedi. Des travailleurs, des chômeurs, des retraités, des femmes, premières touchées par la précarisation. Des gens, quoi. Dont la condition n'est pas forcément catastrophique mais sentent qu'ils se font sérieusement enfler par ceux d'en haut. Et des gens qui bien souvent, sont là pour ceux qui sont vraiment dans la merde. Une bonne partie de ceux pour qui on se bat n'ont pas les moyens de se payer le ticket, l'essence pour monter sur Paris, et encore moins l'airbnb. Dans un sens on ne fait que prolonger le truc incroyable qu'ils ont lancé sur les ronds-points, mais d'une autre manière. C'est une partie de ce mouvement, les manifs du samedi, rien de plus, et j'éspère que ça leur fait chaud au cœur à ceux qui ne peuvent pas faire le déplacement. Tout comme ça me fait chaud au cœur de voir ce qu'il se passe sur les ronds-points. Il faut voir le film de Ruffin, "j'veux du soleil", de toute urgence. Ne serait-ce que pour comprendre l'essence des gilets jaunes, ce qui nous fait tenir debout quand on se fait traiter de racistes, de misogynes, d'antisémites, de foule haineuse. Parfois par cette gauche soi-disant révolutionnaire avec laquelle on râlait depuis bien longtemps que rien ne bougeait... Et aujourd'hui que les choses bougent, que l'on tient un truc, que cette mobilisation est massive, dure dans le temps, que le système d'en haut tremble et se désagrège sous nos yeux, où sont-ils ces révolutionnaires ? Probablement en train de s'adonner à une séance de masturbaction collective avec les syndicats. C'est incompréhensible. Ils font la fine bouche, qualifiant ce mouvement de beauf, pas assez féministe, pas assez politique, raciste, et que sais-je encore, répétant les discours de bfm qu'ils dénoncent habituellement avec habileté... Ce mouvement devient ce qu'on en fait, chaque personne qui le rejoint apportant sa pierre à l'édifice. Voilà comment on amène des idées dans un mouvement. On ne se réveille pas du jour au lendemain avec un programme politique largement consensuel, il faut le penser, le discuter, le développer. Il y a eu des gros racistes des mouvances fafs, ils ont été dégagés dès le début par les antifa car ils étaient clairement nuisibles, et les antifa sont maintenant là chaque semaine. Il y a eu débat, certains restent opposés aux méthodes des antifa, à leur présence au sein des manifs, mais cela fait finalement consensus. Et il y a les racistes anonymes qui sont restés également. Ces bons vieux racistes présentés comme l'épouvantail de la France depuis des décénnies sont aujourd'hui plus utiles qu'une partie des soi-disant révolutionnaires, dont, au passage, ils défendent les idées chaque samedi. On en est là. Ils sont aujourd'hui légitimes car même si les questions qu'ils portent ne sont pas celles portées par le mouvement, ils ne tentent pas de les inscrire dans le mouvement. On est sur d'autres questions, et sur ces questions-là, on est d'accord, et on fait un bout de chemin ensemble. Les autres questions sont là, il arrive qu'on en parle, et on continuera d'en parler. De quel droit excluerait-on ceux qui ne pensent pas comme nous ? Et qui ensuite ? Comment et par qui pourrait se définir une ligne politique ? Les gilets jaunes, c'est comme dans le métro, on y croise de tout, car il est simplement représentatif de la population. Le mouvement a su dépasser les divergences d'opinions, ainsi que toute forme de récupération politique, c'est notamment ce qui le rend historique. Certains pensent même que c'est un sas de dé-lepenisation. La solidarité, la confrontation de groupes ne se fréquentant pas habituellement faisant naître le dialogue et la compréhension. Rappelons que les zones les plus lepenisées sont celles où il y a le moins de "minorités", et où ces "minorités" ne sont représentées que par le spectre déformant des reportages choc sur les banlieues. Certainement pas celles où il y aurait le plus de conscience politique ou d'éducation. Penser cela est juste insultant. Le problème des pseudo-révolutionnaires face à ce mouvement, c'est que c'est un mouvement qu'ils n'ont pas eux-mêmes lancé, qu'ils ne maîtriseront pas, et dans lequel ils sont voués à l'anonymat. Adieu donc les rêves de figures cheguevaresques, nous n'en avons pas et n'en voulons pas, voilà toute la beauté de ce mouvement. Il n'a pas besoin d'une élite le guidant. À la limite, quelques représentants, tant qu'ils sont jugés représentatifs de notre parole. Vous, ronds de cuir (pardon), vous ne nous rejoignez pas car vous voulez combattre une élite en vous plaçant comme l'élite remplaçant l'ancienne. Sans le savoir ce mouvement est plus anarchiste que les anarchistes.

Bref, 8h, douche, café-réveil sur le balcon. Petit point pour voir comment ça s'annonce aujourd'hui. À savoir que c'est le samedi où toute la France est appelée à monter à Paris. Ça s'est installé comme ça, une fois par mois tout le monde monte à Paris. La dernière fois, c'était l'acte 18, en même temps que la manif pour le climat. Les Champs-Élysées ont été retournés. Franchement, qui va pleurer pour des boutiques de luxe et des chaînes de multi-nationales ? C'est précisément à cause d'eux qu'on en est à ce niveau de misère sociale et d'urgence climatique. 15000 personnes meurent du chômage chaque année. Combien sont morts lors du saccage des Champs ? Dans leur comptabilité cela représente une crotte de nez. Par contre, la bouffée d'oxygène apportée par le mouvement devrait en sauver plus d'un sur les ronds-points, grâce à cette honte silencieuse de la pauvreté qui tout à coup s'expose en place publique. Pour ne plus avoir honte seul dans son coin mais faire honte à ceux qui en sont responsables. Voilà ce qu'est le mouvement des gilets jaunes. Voilà ceux à qui l'on pense en se levant chaque samedi. Et retourner les Champs-Élysées n'est qu'un dommage collatéral qui pour une fois ne se trompe pas de cible. Ce samedi, le black bloc est annoncé, Castaner clame que tout sera fait pour stopper les débordements, et rajoute des caisses d'insultes à notre encontre. On n'en a plus rien à foutre de ce qu'il raconte celui-là à vrai dire, tellement ses tentatives de récupération du moindre élément d'actualité sont pathétiques. Tenter de nous culpabiliser en se servant de l'incendie de Notre-Dame, franchement... On en est arrivé à ce niveau dans la médiocrité de l'argumentation ? Et l'élan glorieux de nos super-fortunés, (qui devraient juste payer leurs impôts et la boucler une bonne fois pour toutes) nous montre simplement à quel point ils nous prennent pour des jambons. Donnez, allez-y, si c'est tout ce qui vous fait vibrer on ne va pas vous en empêcher. Mais on sera là quoi qu'il arrive. Nos revendications ont une visée plus noble que vos plans marketing pitoyables. 90% de déduction fiscale prélevés sur nos impôts ? Mais oui, allez-y, faites vous plaisir, de notre point de vue, c'est très beau un chant du cygne. On comprend que cela vous touche, pas de soucis, de toute façon les symboles c'est tout ce qu'il vous reste, vous préférez chouiner, les yeux humides, pour un moulage en plâtre, un samedi où plusieurs personnes ont perdu un œil ou une main... La cathédrale n'est rien de plus que le reflet de votre petit monde. Il brûle. Mais à la différence de Notre-Dame, ce n'est pas un accident, c'est un incendie que vous avez vous-même allumé. À la différence de Notre-Dame, votre monde n'a rien de sacré, on repartira d'une page blanche et on ne vous demandera pas votre avis pour le reconstruire.

Rdv 10h à Gare du Nord pour converger avec deux autres points de rendez-vous vers l'Élysée. La même que la dernière fois. Sauf qu'on avait convergé vers les Champs-Élysées pendant qu'ils verrouillaient l'Élysée. Je doute qu'ils se fassent avoir deux fois. Au lieu de partir, je pantoufle, je papote. On se dit qu'il est peut-être plus sûr de ne pas prendre de masque / lunettes, ni même de gilet jaune aujourd'hui. Ils nous ont habitués à rafler tout autour des points de manif et embarquer au poste sans raison valable pour soustraire un petit millier de manifestants à la mobilisation. Relâchés le soir sans explication. C'est totalement illégal mais on finit par s'habituer à cette menace. Comme d'habitude je suis totalement à la bourre, et je pars vers 11h30 pour choper la manif en cours de route, direction Madeleine. Visiblement le rendez-vous de gare du nord à été chahuté par les crs et à été raccompagé au métro pour les inviter cordialement à rejoindre la manif déposée qui part de Bercy. Le tout, j'imagine, avec tendresse, comme ils nous y ont habitué. Un groupe semble être parti en manif sauvage du côté Madeleine / St Lazare donc je me dirige par là pour les rejoindre. La zone est totalement quadrillée par les gardiens de la paix, c'est assez flippant. Malgré le fait que je n'aie absolument rien à me reprocher, je m'attends à me faire arrêter à chaque coin de rue. Je tourne pendant 30mn dans le coin à la recherche du fameux groupe. Impossible de les trouver. Alors je me résous à rejoindre la manif déposée. Dommage. Les manifs sauvages sont les plus sympa. Ça peut faire peur dit comme ça, "manif sauvage". On s'imagine une horde de barbares brûlant tout sur leur passage... Que nenni. C'est un grand jeu du chat et de la souris avec les gardiens de la paix (oui, j'aime bien utiliser ce mot, ça me fait marrer). Pas de casse, pas d'affrontements, juste une manif au pas de course. Dès qu'on aperçoit des GP, on tourne, on prend les petites rues, les groupes se scindent, se reforment accompagnés de cris victorieux et de "tous ensembleu tous ensembleu eh !". Et déambuler à plusieurs milliers dans les rues de Paris, c'est tellement grisant, les automobilistes enthousiastes qui klaxonnent dans tous les sens, les passants pleins de sourires et de pouces en l'air, les gens qui agitent un gilet jaune à leur fenêtre sous les hourra de la foule, c'est tellement bon.

Alors je prends le métro jusqu'à Bastille. En sortant du métro, des punk à chiens me demandent une tite pièce, désolé j'ai pas. Ils me préviennent : "attention, c'est le bordel là-haut". Je leur réponds que je suis au courant, que c'est pour ça que je suis là. Je rejoins le joyeux cortège. Les manifs GJ ont ce petit soupçon de je ne sais quoi qui fait qu'on y est tout de suite à l'aise. C'est peut-être cette bonne humeur, cette détermination et cette conviction largement partagée qu'on est en train de gagner, qu'on va dans le bon sens. Et ce samedi a l'odeur de ces samedis vraiment spéciaux. L'ambiance est électrique, c'est assez indescriptible, on sent quelque chose de très puissant dans l'air (ce n'est pas le lacrymo). Il y a tous les samedis, où l'ambiance est festive, bon-enfant. Et il y a ces samedis où l'on sent cette fameuse ambiance électrique. C'était vraiment une bonne idée de ne monter à Paris qu'une fois par mois. Il n'y aurait probablement pas cette énergie incroyable sinon. On avance avec nos slogans. Je participe rarement, bizarrement. Pourtant c'est parfois grisant ces chants entonnés, les ahou-ahou. Cette bonne vieille timidité. Je me souviens de ces fois où était entonné "Emmanuel Macron, oh tête de con, on vient te chercher chez toi", à tue-tête, accompagné de tambours battant inlassablement le rythme. Puissant. On remonte le bd Richard Lenoir. Assez rapidement, les GP nous font savoir poliment qu'on emprunte une direction erronée, que l'on se fourvoie quant à l'itinéraire. C'est vraiment chic de leur part, on pourrait se perdre, ce serait vraiment fâcheux, mais ils sont là pour nous guider vers la bonne direction. Une ligne de GP qui prend toute la largeur du boulevard nous charge frontalement, droit dans ta gueule. Habituellement ils se contentent de bloquer. Là c'est vraiment offensif, ils chargent dans le tas. Et franchement on sent qu'ils sont pas là pour plaisanter. Probablement chauffés par les déclarations de castaner. Bravo c'est un beau sens de l'engagement mais Cricri, lui, il est bien au chaud, des pantoufles aux pieds en train de plancher sur la prochaine connerie qu'il va dire à la téloche. Petit moment chaotique, donc, pluie de lacrymo, mouvements de foule, storm troopers menaçants, flashball pointé sur les manifestants. Je recule un peu dans la manif. Je suis pas vraiment un téméraire. En plus je n'ai pour toute protection qu'un sachet de maalox, pas le confort grand luxe d'un masque de plongée. Et je croise Francis Lalane. C'est la deuxième fois que je le croise en manif. Je me dis que malgré le bashing qu'il se mange à longueur d'année, le bashing qu'il s'est mangé en voulant monter une liste GJ aux européennes (mauvaise idée ceci dit), il vient en manif en anonyme. Franchement respect. Il a du courage d'être là. Je pense qu'il est vraiment de bonne foi en plus. Les gilets jaunes ça l'anime, comme nous tous. Il n'y a pas assez de célébrités en manif, c'est plus ou moins le seul. Bref, nous suivons l'indication cordiale des GP et on se retrouve dans une rue à droite. Je saurai plus tard qu'on était censés passer par là pour aller à Belleville et rallier ensuite République. Mais on n'a pas vraiment fait ça.

Après quelque rues, on se retrouve de nouveau sur le bd Richard Lenoir. On se fait sévèrement bloquer. Je m'approche du devant pour voir comment ça se passe. C'est un peu tendu mais ça va. Des bières et des lacrymo qui volent. Je me balade un peu, dans le parc les containers brûlent, plus haut dans la rue, c'est un monticule de trottinettes et de trucs divers qui flambent. Je reviens devant, toujours pareil, ça n'avance pas, on stagne. Fort logiquement, un attroupement lance un petit feu pendant que quelques kways s'attaquent à un Franprix. En vrai s'ils nous avaient laissé passer tout serait intact. Mais bon, les mystères du maintien de l'ordre... Ça sent la charge, je recule vers le fond. Je m'attarde dans le square, c'est impressionnant, c'est noir de fumée. On dirait que Sauron s'apprête à envoyer ses orcs. Je vais en cul de manif et je me rends compte que c'est bloqué aussi par les GP. Pour le moment ils sont calmes mais on est clairement nassés. Même la rue qui mène à Répu est bloquée. Ça sent la connerie. Je m'engage dans une petite rue parallèle plus calme mais tout aussi bloquée. Des autochtones ouvrent leur cour à un groupe de medics, je ne sais pas trop pour quoi faire, j'éspère qu'il n'y a rien de grave. Un gars, à la sortie de la rue, gueule "ça pousse, ils ouvrent le passage". Je suis. Effectivement, ils ont forcé le barrage de crs, ou les flics ont décidé de nous laisser passer, va savoir, mais ce sont des cris de victoire que j'entends.

On arrive enfin à République, avec toujours cette atmosphère électrique. On n'est pas les premiers à arriver, c'est déjà un peu le bordel. Il y a quelques feux, rien de bien méchant. Je fais le tour. La place est parfaitement nassée, comme d'hab. CRS, camions, canons à eau. Quand-est-ce qu'on va arrêter avec Répu, Bastille et toutes ces nasses naturelles ? Je vais voir du côté de la rue du Faubourg du Temple. Il y a un feu de poubelle ou de quelque chose. Le canon à eau joue au pompier et envoie une eau bleue à moitié fluo. C'est quoi encore cette connerie ? Je me demande si c'est leurs fameux produits marquants... Mystère. Enfin c'est bien, ils pourront prouver que la poubelle était bien là avant de cramer. Je me dirige vers le fond de la place, en chemin je tombe sur un groupe de medics qui s'occupent de quelqu'un. Il a reçu un flashball dans la main. J'arrive aux jets d'eau, sous le petit toit du café pour m'abriter du soleil qui tape, mine de rien. D'un air chafouin, il me lance "plus chaud, plus chaud, plus chaud qu'le lacrymo". Con de soleil, va, je t'aime bien. Des medics s'occupent de quelqu'un qui a l'air de bien souffrir du lacrymo. Je scotche un peu ici, puis je passe devant la bouche de métro. Sur les marches, un gars a l'arcade ouverte, des medics s'occupent de lui. Je bouge derrière le café de l'autre côté de la rue.

C'est un petit havre de paix. Les gens sont posés, au calme, discutent, se marrent. À 50m de distance, on passe d'une guerre des tranchées à une ambiance de salle de yoga. Il y a presque un gourou assis en tailleur, de l'encens et un joueur de flûte indienne. Du coup je me pose tranquille et je fume une clope. Ça fait du bien de se poser. J' en profite pour manger un kouign aman. C'est vraiment de la bouffe de guerrier ce truc. 1/3 de sucre pour un coup de boost, 1/3 de pâte pour tenir au corps, 1/3 de beurre parce que le gras c'est la vie. Nos régions ont du talent. Revigoré, je continue mon petit tour de la place et je retourne vers le bordel du Faubourg du Temple. Encore et encore des medics affairés, les GP sont vraiment très trash aujourd'hui, et on voit qu'ils n'y vont pas de main morte. Il y a une vraie différence par rapport à d'habitude.

Je traine dans la zone rue du Temple / bd du Temple. De temps en temps quelques palets de lacrymo tombent, un peu par hasard. On se décale vaguement, puis on revient. Le bordel est vraiment du côté fbg du Temple, de l'autre côté de la place. Je monte sur un banc pour voir de haut. Il y a une bonne foule bien compacte sur la place. Des mouvements de va et vien selon les charges des GP. Il y a beaucoup de ces mouvements bizarres de charge dans le tas, très en vogue depuis quelques semaines. Des mouvements d'une absurdité totale. Ils se retrouvent systématiquement isolés au milieu d'un groupe de centaines, voire milliers de manifestants. C'est tellement con, dangereux pour eux et pour nous. Si nous étions la foule haineuse tant présentée, que pourraient 12 crs au milieu de milliers de manifestants qui souhaitent en découdre ? C'est dans ces moments-là que l'on voit que le bb et les manifestants les plus chauds gardent un sens des limites, une humanité que les GP n'ont pas forcément. La première fois que j'ai vu ça c'était un autre acte qui se terminait au Trocadero. À un moment où il y avait une bonne foule sur place, un cordon de crs à été envoyé en plein milieu, des manifestants devant, derrière et sur les côtés. Et ils ont attendu là quelques minutes. Naturellement ils ont commencé à reçevoir des projectiles. Et quelques instants plus tard, une sale charge de la bac fendait la foule à coups de matraques et de gli-f4 pour tenter de choper quelqu'un qui aurait éventuellement lancé une pierre. L'absurdité la plus totale. De la provocation de bas étage suivie d'une répréssion dangereuse. Mais quel est le con qui a inventé des mouvements aussi dangereux ?

Posté sur mon banc place de la République, j' assiste à cela pendant une bonne heure. Notamment un groupe de crs se déplaçant, en mode "on va là-bas", au milieu de la foule, au calme. Autour d'eux, des milliers de manifestants qui les encerclent, faisant le chemin avec eux en étonnant "on est là, on est là...", de manière festive, et avec le sourire. On est bien loin d'une foule haineuse, qui aurait tôt fait de mordre à l'appât. Puis, bien sûr, les crs en question finissent par dégager tout le monde à coups de tonfa, de grenades et de lacrymo. Aucun black Block dans le tas, juste des gens qui réclament à bouffer,et trouvent encore la force de le faire dans la bonne humeur. Tout l'épisode de la place de la République était comme ça. Une place nassée, dont ils ne laissent sortir absolument personne. De la répression sale et dangereuse. Des charges agressives de la bac au milieu d'une foule pacifique, dégageant tout le monde avec violence, des pluies de lacrymo, des tas de grenades de desencerclement. De nombreuses fois j'ai entendu le slogan "ne vous suicidez pas, rejoignez-nous" lors de cette journée. Tout le monde sait que c'est bien là la prochaine étape, que les GP sont bien plus proches sociologiquement des gilets jaunes que du pouvoir qu'ils défendent. Il nous apparaît logique qu'ils nous rejoignent. Et après une de ces charges particulièrement trash, il y a eu le fameux "suicidez-vous". Comme un renonçement, par dépit. Bien sûr, cela a indigné tout le monde, j'ai entendu autour de moi des "oh non". Et le slogan a duré quelques secondes. C'est suffisant à nos génies de la communication pour monter cet événement mineur en épingle et résumer la journée à cela, pour prouver la prétendue violence et absence de limites des gilets jaunes. Et ces bon vieux médias mainstream qui relaient bêtement. Changez de métier, vraiment. Il y a eu de la violence ce samedi, et elle était perpétrée par les GP, de manière impitoyable. Tout cela pour quoi ? Pour qu'un minable petit préfet tente de prouver à la face du monde qu'il a pu garder la main, et qu'un ministre de l'intérieur s'en gargarise sur les plateaux télé. Messieurs, vous êtes méprisables, votre place se situe dans les poubelles de l'humanité. Vous mettez en danger l'ensemble des manifestants pour votre petit besoin d'ego,votre illusion de contrôle d'un mouvement qui vous échape totalement. Vous mettez les GP en danger pour vos tableaux Excel. Vous ne valez rien. Pas plus que ce président de mes deux qui nous vole notre travail au bénéfice d'une minorité de riches assistés.

C'est là que se trouve la réponse attendue. Le RIC pour vous dégager, vous et toute votre oligarchie, et construire nous-mêmes ce que vous détruisez depuis des décénnies. Le revenu universel car la dignité ne se mendie pas mais nous revient de droit. Et sans chantage au chômage il va de soi que les emplois les plus pénibles seraient justement rémunérés. Le vote blanc car il est impensable dans une démocratie de devoir choisir entre le pire et le pire. Votre démission, enfin, car il apparaît comme une évidence que rien de bon ne viendra jamais de vous et vos copains. Rien. La voilà la sortie de crise. Elle se trouve dans votre renoncement. Vous vous êtes trompés. Votre politique nous conduit droit dans le mur à tous les points de vue. Social, climatique et économique. Occuper ce mandat de président, suppose d'avoir un minimum d'amour du pays et de ses habitants. Vous méprisez ce pays et ses habitants. Vous méprisez notre souffrance et vous réprimez son expression. Voilà où se situe le début de la dictature. Répondre à la souffrance par la violence... Vous êtes abject. Nous ne bougeons pas. La rue elle est à nous, la République aussi.

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