La police avec nous

Chaque semaine les manifestations des gilets jaunes subissent une répression impitoyable de la part des forces de l'ordre. Et pourtant, nous continuons inlassablement à scander "la police avec nous". Voilà pourquoi.

 

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Ceci n'est pas un appel à la haine mais un appel à l'aide. Je fais ici appel à NOS gardiens de la paix, ceux qui sont censés protéger le peuple et lui garantir sa liberté. Je fais appel à ceux qui n'ont pas oublié le sens de leur engagement. Aujourd'hui, notre liberté à tous est menacée. Non pas par des citoyens ou d'obscures puissances étrangères, mais par une minorité d'individus qui n'ont aucun respect pour nos institutions et en sont pourtant à leur tête : notre gouvernement.

C'est louable de votre part de protéger les institutions, la stabilité de l'état, comme ils disent. Mais vous défendez un état autoritaire et qui n'a de cesse de faire exploser les inégalités et les injustices. La pauvreté de tous au bénéfice exclusif d'une minorité. Voilà ce que vous défendez. Vous défendez une caste bourgeoise qui chouine quand il faut payer 300 malheureux millions d'euros d'heures supplémentaires non-payées, pour du travail effectué, mais déverse 40 milliards de CICE à destination des entreprises, sans aucune contrepartie. Rien, nada. La majorité de ces bénéficiaires a reversé les sommes sous forme de dividendes, ils n'ont créé aucun emploi ou en ont même supprimé. Vous défendez un pouvoir qui ne voit aucun problème à baisser les APL et la même semaine, supprimer l'ISF. Connaissez-vous plus de gens qui paient l'ISF ou plus de gens qui touchent les APL ? Vous défendez un gouvernement dont la ligue des droits de l'homme, amnesty international et L'ONU ont dénoncé les dérives. Toute cette idéologie malsaine ne peut perdurer que de manière autoritaire puisqu'elle rassemble contre elle une majorité de la population qui subit ces injustices depuis bien trop longtemps. Et qui envoie-t-on pour exercer cette autorité pendant que les dignes représentants de la startup nation élaborent leurs brillantes stratégies de marketeux dans de confortables fauteuils, au chaud et à l'abri ? C'est vous qu'ils envoient. En essayant de vous faire croire que nous sommes l'ennemi, que nous sommes dangereux, une foule haineuse, complotistes, raciste et antisémite. Et pourquoi pas pédophile tant qu'on y est ? Cela fait 4 mois que nous nous côtoyons, malgré nous. Vous savez que ce portrait est bidon. Vous savez que néanmoins, nous avons nos dérapages, et vous avez les vôtres. La seule différence étant que les vôtres sont bien plus redoutables. En témoignent les 500 blessés graves dans nos rangs. Pour la plupart, des citoyens pacifiques qui n'ont rien à se reprocher à part réclamer l'égalité et la justice pour une vie digne.

Avant, le peuple voyait de loin les différentes manifestations. Les mobilisations soi-disant en baisse, les arrestations, la répression et la violence qui, nous disait-on, ne s'abattaient que sur les éléments violents. Avant, nous suivions ces manifestations via les médias, via leur lentille déformante, et les mobilisations se succédaient, sans nous. Aujourd'hui, nous l'avons vécu. Aujourd'hui nous décryptons ce qu'en sortent les médias à la solde du gouvernement. Ces chiffres tout droit sortis du business plan des petits génies du marketing, des mois à l'avance. Les arrestations massives, illégales, dans les gares, sur la route, aux alentours des points de rassemblement. Avant même d'avoir pu faire le moindre pas en manif avec un gilet sur le dos. Quand vous arrêtez quelqu'un au motif qu'il a un gilet jaune dans son coffre ou dans son sac, c'est illégal, vous faites entrave à la liberté d'opinion, au droit de manifester. En d'autres termes, vous violez les articles 9, 19 et 20 des droits de l'Homme. Et ces violences injustifiables qui nous sont faites... Les mains arrachées, les yeux crevés, les nasses dont on ne peut pas s'échapper pendant que vous déversez des kilos de lacrymo et une nuée de flashballs. Les arrestations agrémentées de coups sur des personnes menotées, les passages à tabac, à 6 policiers sur des manifestants à terre. Vous violez l'article 3.

Et pourtant, nous continuons inlassablement à scander "la police avec nous". Pourquoi ?

Cette situation, d'un point de vue extérieur, entretient une image de haine mutuelle qui ne fait qu'augmenter au fil des samedis. Mais si nous continuons à scander "la police avec nous", c'est parce que nous savons que derrière vos casques il y a des humains, et c'est à ces humains que l'on s'adresse. Nous savons que ces humains adhérent davantage à nos idées qu'à celles du gouvernement. Cette idéologie de l'inégalité, vous la rejetez avec le même dégoût que nous, et vous êtes envoyés en première ligne pour la défendre. Les suppressions de postes dont vous avez besoin, les heures supplémentaires non payées, la baisse des moyens, la pression aux chiffres, l'image de la police qui se dégrade d'acte en acte sont autant de raisons qui poussent vos collègues au suicide. Et le gouvernement, par l'intermédiaire de votre hiérarchie, étouffe ces suicides, punit ceux qui en parlent, méprise ce cri de douleur qui est le vôtre. Notre cri de douleur est le même, la manière de le réprimer est la même. Lorsque le gouvernement nous sort ses chiffres mensongers, il méprise notre cri, et ne fait que l'amplifier dans nos rangs. Lorsque le gouvernement nous assimile à une foule haineuse, il nie les revendications politiques qui sont bel et bien le cœur de notre mouvement. Lorsque le gouvernement enchaîne les déclarations provocatrices, répond par la force à des questions politiques, il tente bâillonner notre parole. Lorsque votre hiérarchie vous donne des ordres absurdes dans l'unique but d'obtenir des images choc, il vous utilise pour pouvoir ignorer notre exigence d'une vie digne. Lorsqu'ils envoient la bac se défouler sur des missions et avec des armes pour lesquels ils ne sont pas formés (et on les voit vos regards quand vous voyez la bac faire n'importe quoi, ça vous choque tout autant que nous), ils nous mettent en danger, ils vous mettent en danger. Toute cette chaîne de l'incompétence, à tous les niveaux, entretenue par le sommet, ne fait qu'augmenter la pression sans aucune considération envers vous qui êtes en première ligne et subissez la colère qui en découle. Est-ce que ça en vaut le coup ? Posez-vous la question. Vous défendez une institution et un système qui vous méprise. "Tout le monde déteste la police", c'est un slogan qui revient fréquemment en manif. Mais dans le fond, ce gouvernement vous déteste bien plus que nous. 17 week-ends de mobilisation, des journées de 16 heures, qu'obtenez-vous ? Une prime exceptionnelle minable, des flashballs pour Noël et des remerciements polis lors d'une cérémonie dont aucun de vous n'a mangé le moindre petit four. Franchement... Nous serions bien moins ingrâts. Tentez le coup, sortez du rang, enfilez un gilet jaune et traversez la manif. À coup sûr se produira la plus grande standing ovation de toute l'histoire de la police. Je pense même qu'une cagnote sera montée dans l'heure pour vous féliciter. En tous cas vous connaîtrez le véritable sens de la gratitude.

Le 16 mars sera comme une démonstration de notre force potentielle. La France des gilets jaunes monte à Paris. Les gilets jaunes d'Europe nous rejoignent car leur cri de douleur est le même. Le collectif Adama sera là, avec son cri de douleur glaçant. Les manifestants pour le climat seront là, avec leurs slogans et leur colère qui rejoignent les nôtres. Tous unis contre ce gouvernement. Peut-être serons-nous 1 million à Paris. Vous êtes déjà sur le fil lorsqu'on est quelques 15000 à défiler. 1 million de personnes qui regardent dans la même direction : Macron. Et vous êtes sur le chemin. Vous souhaitez regarder dans la même direction que nous, au fond. Il suffit de vous retourner. Alors peut-être serez-vous en maladie ce jour-là, en burnout. Ou peut-être refuserez-vous de remplir des missions pour lesquelles vous n'êtes pas formé car c'est votre droit. Il est grand temps de faire valoir vos droits. Peut-être ferez-vous la grève du zêle. Mais quand on vous donnera l'ordre de rafler des citoyens pacifiques aux péages, dans les gares, autour des lieux de manif, rappelez-vous que c'est illégal et qu'il est de votre devoir de refuser. Quand on vous donnera l'ordre de nasser et agresser un cortège pacifique, rappelez-vous qui sont ces manifestants : des membres de votre famille, vos amis, vos semblables. Et rappelez-vous d'où vient cet ordre, non pas dans votre hiérarchie immédiate, mais au-dessus. Voilà vos véritables ennemis, et vous le savez. Nous comprenons que ce n'est pas chose facile, car nous aussi nous subissons le chantage au chômage, nous aussi nous avons des familles à nourrir, nous aussi nous voyons cet après qui fait peur, cette précarité, ou nous y sommes déjà. Mais pourquoi cette peur généralisée de la précarité ? Est-elle acceptable ? Qui en est responsable ? Qui l'empire de jour en jour ? C'est ce gouvernement et toute sa bande de branquignoles de la startup nation. Nous vivons dans le 5ème pays le plus riche du monde, le 2ème pays le plus riche d'Europe. L'argent nécessaire à une vie digne pour tous est là, à notre portée. Il est tout simplement accaparé par une minorité qui nous méprise tous autant que nous sommes, gilets jaunes, flics, chômeurs, ouvriers, jeunes, vieux, pauvres ou vaguement riches, mais tous unis par la peur du lendemain, pour nous ou pour nos proches. Cette richesse, vous allez nous aider à la reprendre, et cet après qui fait peur, nous le construirons ensemble pour qu'en France, plus personne n'aie peur du lendemain.

 

Quelques articles de la déclaration des droits de l'homme, en passant.

Article 3 : Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.

Article 9 : Nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu ou exilé.

Article 11 : Toute personne accusée d'un acte délictueux est présumée innocente jusqu'à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d'un procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées.

Article 12 : Nul ne sera l'objet d'immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d'atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes.

Article 19 : Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit.

Article 20 : Toute personne a droit à la liberté de réunion et d'association pacifiques. Article 25 : Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d'invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté.

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