De l’usage de la force armée

Toujours plus nombreuses et diffusées au rythme des coups portés par un néolibéralisme contraignant et épuisant les peuples, les images des forces de l’ordre en action redonnent toute son acuité au talent de Francisco Goya

 

C’est ainsi en 1808, alors que les Lumières de la Révolution sont balayées par l’instauration d’un ordre nouveau, et que l’Espagne voit investir ses territoires et sa capitale par l’armée napoléonienne, la parole est aux uniformes. Et il est loin l’accueil enthousiaste réservé aux armées de la Révolution dans les territoires germaniques, avec plantation d’arbres de la Liberté et danses réjouies ! Car si le roi Ferdinand VII fuit son royaume sans demander son reste, les Madrilènes se soulèvent… Un certain dos de mayo ou 2 mai. Le lendemain, tres de mayo, la répression s’abat : quiconque est interpellé en possession d’une arme, est arrêté. Un couteau, ce couteau que l’on a sur soi, pour couper un bout de pain ou tailler un bout de bois, ce couteau donc, conduit à la mort. Les captifs sont alignés, les coups de feu déchirent le ciel ibérique, la nuit s’abat sur le pays. Et jusqu’en 1814, la guérilla sera la réponse à la violence d’une armée illégitime. Pensée comme telle par un peuple qui se pense désormais.

Francisco de Goya est atterré. Et c’est discrètement, secrètement même, qu’il éveille ses pinceaux et ses huiles sur une toile vouée à un destin national. Et universel. Car l’œuvre fait la fierté du peuple espagnol, génération après génération. Universel car l’humanité a su s’en saisir, convaincue qu’elle est peuple, diversité, culture, hymne à la vie et à la liberté. Car l’humanité sait qu’elle est humanité, elle se reconnaît en elle. Sans drapeau, sans roi. Avec ce héros qu’est le peuple.

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Tres de mayo, Francisco de Goya, 1814 - Musée du Prado, Madrid

Et l’expression est aussi dense que simple. Sans nuance, sans concession surtout. Car la force des armes et de ceux qui les portent est dénoncée de la manière la plus absolue : quand à gauche s’animent, s’indignent et interpellent des identités, à droite les visages sont engloutis par l’uniforme et l’impitoyable posture. Lorsqu’à gauche baignent dans leur sang des civils inertes aux belles mains caressant le sol stérile, des torses voutés s’alignent sur des jambes figées et menaçantes. Quand à gauche implorent des regards révulsés, apeurés et innocents, à droite s’élancent des fusils aux baïonnettes incisives. Lorsque les êtres de chair et de sang défilent dans un ordre désordonné ceux qui vont mourir entre ceux qui sont exécutés et ceux qui doivent assister à la prochaine salve, à droite s’étire une mécanique assassine aux maillons indistincts, confondus, inintéressants…

Mais ce n’est pas tout. Les armes sont le mal absolu : si elles annihilent l’humain, elles sont le diable. Car s’élève face à elle celui que l’on ne peut manquer en découvrant la toile. Que l’on ne peut oublier après l’avoir vu. Ce détail qui est la toile. Une petite touche de peinture blanche. Soit ce regard qui nous fait bondir pour tenter de neutraliser, à temps, le bourreau dans son action. Cet œil qui est celui d’un géant (imaginons-le debout face aux militaires), à la chemise plus luminescente que la lanterne, les bras en croix, stigmates sur les mains… Ces plaies auxquelles répond l’ombre mystérieuse d’une femme portant son enfant, au pied d’une colline aride, ce Golgotha du Nouveau Testament qui s’affaisse sous le noir d’un ciel en deuil.

Plus paisible, à l’arrière-plan, une ville quelconque, l’humanité réunie, qui fait société et civilisation. Une ville vidée par les armes.

Aujourd’hui, sur les pavés de France, la force a parlé. Celle des armes. Qui ne sont plus létales. Mais qui sont des armes.

 

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