Edouard Louis, du père écorché, incisif, fier, à l’acte politique

« Tu as dit devant tout le monde que tu aurais préféré avoir un autre fils que moi ». Incisif. « Tu appartiens à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce ». Écorché. « Tu as dit que tu étais fier de moi »… Aimant. « Qui a tué mon père », sans point d’interrogation, confident, magistral et qui mobilise là où on ne s’y attend pas.

 

Ce sont des mains hésitantes qui abordent le clavier : promouvoir une œuvre inespérée, en confier l’âme, et ne rien dévoiler, ou juste un peu pour ceux qui liront, ou juste un peu plus pour ceux qui ne liraient peut-être pas encore. Ne rien altérer, surtout. Une œuvre inespérée en faveur des écorchés vifs. Une œuvre inespérée en faveur de l’examen exigeant, sans abnégation, sans honte ni autre faiblesse, de ceux qui nous gouvernent. Une œuvre enfin qui nous pousse à l’introspection, à envisager l’Autre, à entrer en action.

 

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Et d’emblée une interrogation adressée au jeune auteur, prometteur et avec lequel il va falloir compter les prochaines décennies, pour comprendre, élargir les champs du possible, être et être citoyen :

Et si les mots du père, prononcés en public dans un café du village, doublés de ceux de la mère déplorant la honte que lui génère ce fils, n’avaient jamais été dits ? Y aurait-il eu Édouard Louis ? Les mots ne sont-ils pas préférables à leur absence ?

Osons une réponse : s’il nous faut identifier les clés du sursaut, ces paroles mortifères ont probablement affranchi et révélé notre auteur qui n’a pas renoncé, qui a lutté, qui a survécu. Et à l’évidence, renaître d’un tel brasier est rare, car les mots adressés à cet enfant précis ne rappellent-ils pas André Frossard définissant le crime contre l’humanité, soit le déni de ce qu’est un individu et la culpabilité qui lui est infligée d’exister ? Avec son lot d'humiliations. Des crimes qui ont leurs victimes épargnées puis lumineuses on ne sait trop pour quelles raisons, Primo Levi lui-même s’étant interrogé sur les raisons de sa propre extraction de l’enfer. Or Édouard Louis est debout. Sans doute vacillant çà et là, ébréché et puissant aussi (Sartre n’a-t-il pas dit que « l’enfance décide de tout ? ») mais debout. Et invincible face à tel journaliste bourgeois qui tente vainement (et jusqu'au ridicule car au service des siens ou de ceux dont il veut être) de faucher la pertinence de son propos. Debout car il a observé, entendu et analysé, car il a compris, car il s’est vengé de la mère, car il a exposé son père, car il a regretté ensuite mais pas tout de suite, car il a voulu décrypter un homme qu’il n’a pas su haïr, malgré les stratégies d’évitement ou de rencontres avortées. Car ce père aussi s’engage dans un surprenant plaidoyer en faveur du fils, prémonitoire (et encore trop modeste) en plein commissariat, certes après la raclée et l’insulte, certes après bien des silences aigus pour l’un comme pour l’autre. Et alors, un enfant qui s’interroge sur la soudaineté et l’essence du propos, sur les véritables sentiments d’un père qui a souffert, qui souffre et qui va souffrir. Car ce père imprévisible et cet enfant balloté savent « rouler sur les vagues », eux qu’une photographie ancienne réunit discrètement, eux qui savent aussi émerger de l’ordinaire, gris et sans issue, par tel pardon, telle embrassade ou tel fou rire improbable puis savouré.

On s’interroge donc sur les clés du sursaut :

Les rares élans de considération auraient-ils fissuré l’étau ? S’ils n’avaient pas été, quelle œuvre aurait surgi de l’étreinte ? Les paroles peuvent-elles réparer les paroles ?

 

C’est donc avec une résilience et un affrontement qui forcent l’admiration que l’enfant devenu adulte délivre une enquête qui conduit aux portes du pouvoir. Avec, au passage, une transparence digne des plus grands militants. Et qui force le respect. De l’archéologie familiale puis des portes moulurées et rehaussées à la feuille d’or savamment ouvertes, des criminels nommés alors qu’ils ne le sont jamais autour de nous, étonnamment. Un étonnement que l’auteur nous amène à partager, soulageant gorges et poumons, vivifiant les esprits, relevant les têtes. Et que des décennies de néolibéralisme, politique et médiatique, rampant puis triomphant, s’obstinent avec un indéniable succès à empêcher. Ou l’humiliation doublement assénée, et qui a l’apparence ou la réalité du consentement des opprimés.

Et Édouard Louis de définir la politique : « Si la politique est le gouvernement de vivants par d’autres vivants et si l’on considère l’existence des individus à l’intérieur d’une communauté qu’ils n’ont pas choisie, alors, la politique, c’est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre ». Puis, l’écrivain d’ajouter : « Est-ce qu’il ne faudrait pas crier ? ». Et c’est la réponse du père qui sera la réponse, un jour, lorsque le temps sera arrêté, lorsque tout sera joué. Une bénédiction en somme, du père au fils. Que le lecteur reconnaissant fera sienne aussi, sûrement, assurément, espérons-le. Car le propos est implacable, la démonstration faite, humblement et simplement, intelligemment. Citoyenneté sans concession.

Un livre où il est donc question de violence. Et forcément d’existence, heureuse ou malheureuse. Et le constat s’est imposé à l’auteur : la violence est cause de violence, mais pas seulement, car le père brise la spirale afin d’épargner ses propres enfants quand autour d’eux s’écoulent des vies à « oublier ou mourir, ou oublier et mourir. Oublier ou mourir, ou oublier et mourir de l’acharnement à oublier ». Et ce père n’abdique pas, digne tel Cochise si droit dans la défaite… Mais infiniment plus meurtri encore, pense le fils : « Je crois que tu fais semblant de haïr le bonheur pour te faire croire que si ta vie a les apparences d’une vie malheureuse, c’est toi qui l’a choisi, comme si tu voulais faire croire que tu avais le contrôle sur ton propre malheur ». Et de conclure : «  Nous sommes ce que nous n’avons pas fait, parce que le monde ou la société, nous en a empêchés ». « Nous » ? Ces pans entiers de l’humanité, « minorités » ou « majorités silencieuses » qui ne savent pas qu’elles sont légions, qui ne savent pas qu’elles sont, tout simplement. Le crime contre l’humanité encore, car qu’est-ce donc que la vie lorsque l’on a fini par rêver de travailler dans une morgue car « au moins les morts ne font pas chier les autres » ? Seul donc, mais en lien toujours, inévitablement, même vivant parmi les morts.

Les chemins entrelacés du père et du fils, tendres, distendus et acérés, distendus, acérés et tendres, nous amènent à formuler d’autres questions à soumettre à l’éminent Édouard Louis :

Si ce père est aimé du fils (comment lui consacrer un telle quête sans l’aimer ?) malgré tout et à cause de tout, ce père n’a-t-il pas eu droit à un inespéré supplément de jeunesse, ces « quelques années d’oubli que les autres appellent jeunesse », cette jeunesse volée entre l’école et l’usine, volée mais forcément entravée ? Comme une dette honorée grâce au fils, même par bribes ? Voire par procuration ? Ainsi, l’histoire est-elle réparable ?

 

Édouard Louis a raison. La violence n’est pas fatalement génératrice de violence. Car l’intelligence et le cœur sont ces leviers qui permettent de tirer leçon et choix personnels. Et l’infaillible réquisitoire, mais sans ton péremptoire, dense et rigoureux, qui nomme et accable des criminels connus mais qui s’ignorent (peut-être) et que nous épargnons par notre impossibilité ou refus d’ouvrir les yeux, ce réquisitoire donc qui clôt l’ouvrage, autorise l’affranchissement, la responsabilité et la citoyenneté. Le jeune homme aimant et bienveillant s’adresse à chacun d’entre nous, car uniques nous sommes un, nous sommes en lien, nous faisons famille, nous faisons société, nous sommes nos propres obligés et nous nous obligeons.

En cela, Édouard Louis libère et participe à la révolution politique qu’une Ve République toujours plus délétère nous impose.

A l’issue de ce dernier temps du livre, nous traiterons de l’inévitable sujet qui s’impose, avec son auteur cette fois :

Quelle est donc la révolution à engager ? Et pourra-t-on réparer les crimes de ceux et celles qui, depuis trop longtemps à présent, ont confisqué la Cité ?

 

Enfin, un intellectuel, une grande conscience, un mur qui s’élève face au crime des prétendus « premiers de cordée » et à leurs hérauts (ils oublient que la cordée est solidarité) qui disent hisser les « riens » (ou les si peu) tout en s’en plaignant, tout en les culpabilisant, tout en les niant, tout en les détruisant, tout en préservant la corde… car s’en nourrissant. Non pas une corde, mais une chaîne et le crime contre l'humanité.

Émancipation.

 

 

 

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