Il y a cent ans, un silence de rires et de larmes. Aujourd’hui, un silence suspect…

11 novembre 1918, Augustin Trébuchon s’effondre à quelques minutes de l’armistice… juste avant Auguste Joseph Renault, vient-on de découvrir. Les armes se taisent, on peut vivre, il faut vivre, on veut vivre. Otto Dix en est convaincu, convaincu aussi d’avoir à s’engager.

 

Et là, la démonstration que l’art n’est pas l’expression du beau… Les joueurs de skat, ces Estropiés de guerre jouant aux cartes, ne sauraient orner un salon. Ils ne sont pas le Cuirassier blessé de Théodore Géricault, encore moins Napoléon au Pont d’Arcole d’Antoine-Jean Gros. C’est donc que le pari est gagné : un gamin, face à ces poilus échoués au bistrot, ne saurait se projeter en héros de guerre.

 

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Les joueurs de skat - Estropiés de guerre jouant aux cartes, Otto DIX, 1920

Peinture à l’huile et collage sur toile, 110 cm X 87 cm - Neue Nationalgalerie, Berlin

 

Cela dit, l’artiste n’avance-t-il que les blessures atroces pour mener sa croisade, en écho à ces rares mais très remarqués monuments aux morts pacifistes d’après 1918 ? Sans doute non, car la laideur subie par le spectateur rejoint l’aversion infligée dans la rue par ces gueules cassées et autres rescapés éborgnés, amputés, rapiécés, aux chaires brûlées… Insoutenables… Ne pas voir, oublier déjà. Et la chirurgie esthétique qu’il faut conquérir n’est pas le seul défi : il y a le stress post-traumatique. Il amuse, il inquiète, il est filmé aussi par et pour des médecins démunis.  

C’est donc toute une société qui est interpellée. Oublieuse, pressée de faire la fête. Nos joueurs de cartes sont en effet seuls, dans un lieu pourtant public, faisant scène, le rideau ouvert, comme on expose alors telle « femme à barbe » ou "indigène de Somalie", mais avec moins d’aplomb tout de même, car dans l’obscurité d’un recoin glauque. Et que dire de la Croix de fer arborée sur la veste bleue, sinon l’hypocrisie officielle et la naïveté de son porteur ? Car le jeu est faussé, une même figure apparaissant deux fois… Et ce sont des rois ! Et l’on va jusqu’au ridicule avec ces corrections aux pilons ou courroies et poulies en filigrane, ou ce sonotone relié à l’oreille par un tube hideux, fiché directement dans la tête comme celui du voisin. Ou avec ce pied faisant office de main ou encore ces dents compensant le vide… Quant à notre naïf, n’est-il pas plus humilié encore, lui dont on devine la beauté initiale sans même recourir à sa photographie, lorsqu’il apparaît posé dans un panier, sans jambes et le sexe à l’air ? La dignité perdue. Ainsi, vestiges d’une guerre dont s’étalent encore les journaux, coupés du sol par une forêt emmêlée de pieds de meubles et prothèses, sous la lumière blafarde d’une applique disant la mort comme perspective, ces hommes ont tracé sur leur crâne, à défaut du cœur, l’amour vrai et charnel dont on les a privés… Sans doute, l’Allemand Otto Dix, Landser embourbé et pouilleux, avait-il perçu le cri émanant d’une chanson revisitée dans les lignes françaises : « Adieu la vie, adieu l’amour, adieu à toutes les femmes, c’est bien fini, c’est pour toujours… »

Et ce mobilier encore, déjà happé par le sol terreux et qui dit la seule issue : le néant.

Bienheureux les survivants des tranchées : le royaume des jeux est à eux… 

 

Avant 2014, on s’était lancés, curieux et émus, à l’approche du Centenaire. C’était l’occasion d’une grande moisson de vestiges épistolaires et photographiques, surtout. Le temps de savoir et de comprendre. Le temps d’une empathique fusion. La belle voix de Mathieu Kassovitz accompagnant des images colorisées était entêtante. Et nous étions convaincus de ce qu’il fallait refuser.

En 2018, l’enquête est discrète, muette, suspecte. Car l’heure semble désormais aux bruits de bottes. Et si ici et là on provoque, en France on crée le SNU. Pour pallier le manque de civisme, de brassage social… et même d’employabilité, dit-on. Et il y a les ventes d'armes, avec silences et sommets...

 

Quant à Otto Dix, dont bien des œuvres ont été englouties lors d’autodafés glaçants, les nazis lui ont imposé l’uniforme du second conflit mondial. C’est là, la force d’un État : il dispose de vous, il vous viole. Artiste « dégénéré », il succède à Francisco Goya qui avait osé Tres de mayo, est contemporain de Käthe Kollwitz pleurant dans Guerre, précède Pablo Picasso tourmenté dans Guernica. Notamment. D’autres sont d’ores et déjà en lice… Ne rien lâcher !

 

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