Ni juge, ni soumise. Ou du parquet, du bicot et du silence.

La dame crève l’écran, l’homme est englouti. La magistrate polarise, le suspect n’est rien. L’ascension d’Anne Gruwez est célébrée, la chute de l’anonyme est tue. Cela se passe en Belgique et en France et le lien s’impose autant qu’il interpelle.

Silence, Fernand Khnopff, 1890 (détail) Silence, Fernand Khnopff, 1890 (détail)

Dimanche 26 avril, une information circule, un document vidéo de 3 minutes relatif à l’arrestation d’un suspect à L’Île-Saint-Denis au cœur de la nuit noire. Relayée par les journalistes Tahar Bouhafs et Nadir Dendoune, la scène révulse et s’annonce comme explosive, tant elle est sidérante et horrifiante. Et on s’attend à des unes de journaux et à de nombreuses prises de paroles d'élus à la hauteur des faits. On ne peut alors s'empêcher de penser à l'affaire Stefano Cucchi...

Trois jours plus tôt, France 3 diffusait Ni juge, ni soumise, un documentaire de Jean Libon et Yves Hinant, réalisé en 2017. Ce document primé au festival international du film de Saint-Sébastien en 2017, pour le prix de la meilleure actrice – mention spéciale pour Anne Gruwez, puis au Magritte et au César 2019 pour le prix du meilleur documentaire, mène sa vie, savoure son « triomphe », fait son chemin, sur les plateaux de télévision et possiblement dans les chaumières, et essaime par séquences choisies sur les réseaux sociaux. La consécration, renouvelée, pour deux réalisateurs auteurs de la série culte StripTease, et la lumière pour une magistrate dont le labeur destine plutôt aux coulisses feutrées. Et pour notre suspect ? Rien, ou quasiment. Et un quasiment qui est plus cruel qu’un rien.

Être happé par ces deux documents, à quelques heures d’intervalle, ne laisse pas indemne. Et l’on se demande, lorsqu’ils se télescopent, quelle énergie commune les traverse, quelle logique s’y dissimule, quelles interactions surtout peuvent s’opérer et s’opèrent incontestablement. Car on ne peut, du parquet aux trottoirs, afficher un même déni d’humanité sans un même souffle. Dans un silence médiatique et citoyen qui effraie (comment taire l’offense à l’humanité ?) plus qu’il ne pourrait rassurer (l’offense est évidente, il ne s’agit que d’écarts inévitables) … Il était sans doute naïf de s’attendre à une mobilisation citoyenne. Sommes-nous si accoutumés ou résignés à la violence dans la Cité ?

Osons d’abord les images et les mots d’une nuit d’avril 2020. C’est bref, et c’est complet.

BAVURE : Dérapages racistes et tabassage à l'Ile-Saint-Denis © Cerveaux Non Disponibles

Comment en est-on arrivé là ? Et comment expliquer ce silence relatif, relatif mais essentiellement silence, qui a suivi la diffusion du sinistre document ? Le film des auteurs de la fameuse série StripTease nous apporte peut-être une explication. Dénichée dans les sommets de ce qui est censé garantir l’État de droit, et dans une Europe qui pensait avoir appris de son passé apocalyptique.

Anne Gruwez. Elle nous séduit, guillerette, pimpante et agrippée au volant de sa 2 CV, une relique plus bruyante qu’encombrante mais à la trajectoire sûre dans les fières avenues arborées de Bruxelles, s’élançant entre leurs façades verticales, le tout au son de la Marche de Radetzky de Johann Strauss père ; nous amuse avec son parapluie rose, sous un soleil complice, en pleine séance d’exhumation d’un corps endormi dix ans plus tôt, puis nous indispose un peu avec ses collaborateurs lorsqu’on le trouve « pas mal », et nous laisse pantois lorsqu’elle conclut qu’il n’a pas « le physique d’un criminel » ; nous estomaque un peu tout de même lorsqu’elle demande à son chauffeur, officier de police, d’user de son gyrophare pour narguer les feux rouges, un rare « privilège » savoure-t-elle, houspillant quelques usagers et accordant deux improbables minutes pour arriver à bon port, égrenant à la vue des immeubles longés quelques-unes des affaires traitées, ici un dégât des eaux, là un conflit de voisinage ; nous surprend, lorsqu’elle s’exclame « Oh le salaud ! Il l’a fait exprès !» à l’annonce du décès de l’un de ses « clients » (c’est ainsi qu’elle les désigne). Et l’on est convaincu d’avoir affaire à un personnage, si spontané, si vif, si pétillant, si comique aussi, que l’on en redemande. Considérant qu’au final, il doit être assez léger d’aborder des sujets douloureux en présence d’une telle magistrate (qui distribue des bonbons pour services rendus et qui engloutit entre deux audiences un entremet rapidement extrait de sa boîte pâtissière), et que les palais de Justice ne sont finalement pas des lieux à l’ambiance nécessairement austère, ou fatalement traumatisante. Ainsi, confie-t-elle à une jeune collègue troublée à la vue de photographies sur lesquelles de sinistres personnages exhibent la tête de leurs victimes, que rien ne lui fait détourner les yeux. Comme elle expose volontiers cette main de curé conservée parmi les pièces à conviction engrangées en plusieurs années dans des locaux surchargés et sans accès à la lumière du jour. Elle sait l’humanité, confie-t-elle lors d’une interview : « Rien de ce qui est humain ne peut ni m’étonner ni me dégoûter ». Exhumer un corps et le montrer ? « On finit tous comme ça, autant le savoir » lui a-t-on un jour confié pour la conforter dans son choix, dit-elle. Plus léger est ce témoignage, accessoire peut-être, d’une dame vendant ses charmes à des clients des plus originaux, et le vif intérêt que lui accorde la juge nous dévoilerait même une coquine. Ou plutôt une dame traversée par quelques regrets qu’une vie rangée et réussie peut causer. Nous n’en saurons rien. Mais observons, un petit extrait (pas forcément le plus « piquant », au propre et au figuré) sélectionné et partagé sur YouTube : 

La Dame et les fantasmes : 3.26 à 3.59

NI JUGE NI SOUMISE - Confidence d'une "maîtresse" pas comme les autres (extrait) © CANAL+

La légèreté, donc. Mais ça, c’est lorsque l’on prend le documentaire en cours de diffusion. Avec le doute qui très vite s’installe. Face à d’autres de ses « clients » toujours. La curiosité et le sourire contenu cédant en effet la place à une certaine, et montante, interrogation. Du coup, on retrouve la totalité de l’émission disponible sur le site de la chaîne (mais cela ne durera pas, la vidéo étant vite qualifiée d’indisponible) et on y retourne. C’est alors le coût détaillé d’un être humain en marge de la société qui finit par rompre le « charme ». On imagine, par bienveillance, quelque stratégie issue de l’expertise d’une magistrate pour faire réagir l’individu flanqué d’un avocat contraint, lui, au silence réglementaire. Un silence que le prévenu partage, volontairement, et même élégamment. Mais non, nulle bienveillance, car on ne peut décidément s’en convaincre. Et c’est ici :

NI JUGE, NI SOUMISE - "Ce qu'il y a de moins cher c'est que vous mourriez de suite " (extrait) © CANAL+

« Ce n’est pas un discours politiquement incorrect, c’est un discours économique », précise la magistrate au plateau de C à vous. Qui en reste là. Béat. Serait-elle disposée à admettre que la délinquance qu’elle croise et ventile dans les différents tribunaux est le plus souvent « économique » aussi ? Et sait-elle les dramatiques antécédents européens en termes de calculs du coût d’un être humain ?

Puis il y a ce jeune homme au bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles. Le justiciable s’enquiert de l’éventuelle possibilité, légale, de refuser un prélèvement ADN… La dame au sourire quasiment mécanique et appuyé lui fournit comme seule réponse son aptitude à le plaquer au sol, à l’assommer s’il le faut, pour effectuer le dit prélèvement. Or là, est-on encore dans un palais de Justice ? Ou cette scène, qui n’est qu’une perle d’un collier que constitue ce film « formidable » selon le mot de deux animatrices de C à vous (France Télévision), n’est-elle pas plutôt digne d’un bar ténébreux au comptoir à peine décrassé ou d’une impasse aux bennes à ordures cabossées et débordantes ? Qui d’entre nous ne s’est jamais posé la question de savoir si tel comportement policier était légal ? Et a-t-on oublié le juste débat suscité par l’introduction des prélèvements ADN dans les procédures judiciaires, un débat dans lequel les questions éthiques étaient brûlantes ? Le jeune homme, aux traits impeccables, posé et mesuré, se referme alors sur lui, convaincu sans doute qu’il est là dans une zone de non droit. Et que seul son silence peut rompre la spirale dans laquelle s’engage la juge et qui ne pourrait faire qu’une victime : lui. Sage posture ! Car être qualifié d’individu « injurieux » tout en étant menacé de violences physiques en guise de réponse à une question légitime glace le sang. Il osera tout de même, au bout du bout, un petit : "Anne, un beau prénom". Mais non. Il n'y a pas de place pour la légèreté, ni pour l'humour. Ce n'était ni léger, ni comique. La juge a en charge une étape décisive dans le traitement des violences qui fissurent la société. Or elle en adopte les expressions les plus viles. Sur le plateau de C à vous, confirmant ses aptitudes de « self défense » et loin de vouloir atténuer sa charge, l’héroïne du jour retient comme seule question : ne l’aurait-elle pas « handicapé à vie ? ». Ravageur, pour l’idéal de Justice ! Le plateau de C à vous lui est acquis, et il n’y aura pas l’insistance déterminée et hostile que l’un des journalistes sait réserver à des invités autrement hors normes. Des invités rares, cela dit.

Une juge version "Strip Tease" ! - C à Vous - 31/01/2018 © C à vous

On s’effraie ensuite de l’interrogatoire réservé à un jeune aux nerfs à vif. L’extrait, très étonnamment, ne semble pas disponible en accès libre. Le jeune homme se dénigre, affichant sa volonté de disparaître et de ne plus imposer son mauvais visage à la Justice. D’emblée, le dialogue n’est pas, le jeune homme menaçant au final de prendre les armes au Proche-Orient. Il est exclu du bureau de la juge, menotté. On l’aperçoit un peu plus tard, tentant d’accéder à la dame, mi éploré mi crispé, sur le seuil de la porte entrouverte. La magistrate ne fait qu’un pas vers lui, mais pour refermer la porte, avant de confier à ses seuls collègues que non, il n’a pas un vilain visage. Lui eut-elle affirmé cela, rien que cela ! Le coût aurait été nul, n’entravant en rien la procédure engagée, mais le bénéfice aurait pu être sensible et inestimable. Quelle occasion manquée pour la magistrate déjà mobilisée sur des affaires d’extrémisme ! Ratée, cette rencontre avec cet individu brisé, pour on ne sait quelle raison et à une intensité qui nous échappe tout autant, potentiellement dangereux car formulant le pire, peut-être stratège, mais pas uniquement. Thémis aurait tendu et les yeux et les oreilles. Un fin questionnement aurait permis, sans doute, de dénouer des fils acérés, de distinguer l’éventuelle culpabilité pour les faits reprochés, mais aussi de mettre le doigt sur le redoutable « point douloureux » qu’a su dire la si excellente Germaine Tillon, sœur de Résistance. Un point douloureux guérissable, ou peut-être pas. Mais à soigner. Ébranlé, l’homme l’était. Il ne s’agissait pas de comédie mais d’un instant de vérité. Relative peut-être seulement, mais un instant de vérité, la vérité que la juge revendique par ailleurs. Et pour juger, on ne peut se contenter d’énumérer des faits et des articles de loi. La Justice doit réparer, dédommager, ne serait-ce qu’en reconnaissant à tel plaignant son état de victime, elle doit également protéger la société et ainsi prévenir de nouvelles violences. La chose est entendue. Mais elle doit aussi permettre la rédemption de l’accusé reconnu coupable. Le salut préventif aussi, mais oui. Cela s’envisage moins, hélas. Sans quoi, la violence n’est qu’une infinie perpétuation. Et le possible chaos. Quant à la présomption d'innocence, cet autre pilier de la Justice, on ne la saisit pas dans ce documentaire. Nous étions là, potentiellement à ce moment du reportage, à la source du Mal. La juge ne l’a pas décelé. Et le caractère expéditif en est d’autant plus saisissant qu’il contraste avec l’interrogatoire d’un autre « client » accusé de harcèlement sur sa quatrième compagne et à qui la magistrate confie une attention bienveillante, lui demandant même pourquoi celle-là et pas les trois autres... Il ne cesse d’ailleurs de s’étonner d’être laissé en liberté, se confondant en remerciements. Et la juge d’instruction de se réjouir à la vue d’un « client satisfait ».

Enfin, et c’est l’extrait le plus partagé et commenté sur les réseaux sociaux, avec tout ce qu’il entraîne de commentaires vindicatifs et triomphateurs (Facebook et autres). Et nous sommes ici également, dans une situation d’oppression d’une femme par un homme. Le titre donné à l’extrait par le contributeur sur la plateforme YouTube est précis (approuvé par les uns, dans les commentaires, récusé par d’autres) : « La juge belge Anne Gruwez recadre un mari violent qui frappe sa femme car il est d'origine turque ! »

La juge belge Anne Gruwez recadre un mari violent qui frappe sa femme car il est d'origine turque ! © KELCI

Mise à jour du billet (14.05.2020, la vidéo précédente étant en accès limité désormais) :

Une juge belge recadre un mari violent ... "Je suis Turc ..on a le Droit.." de frapper les Femmes © MLM

Et là, encore une occasion manquée. Car le dialogue n’est pas, dans cette séquence. Correction est donnée, magistralement, mais pas à la manière d’une magistrate. L’individu est admonesté, au plus grand plaisir de bien des internautes. Et n’est pas écouté. Et son élan, difficile, visiblement réfléchi, pesé, soupesé, est brisé. Madame… Il n’y a pas de madame ! C’est une longue histoire, madame, là on… Il n’y a pas de longue histoire, il y a de quel droit ? Je n’ai pas dit ça, madame… C’est marqué là ! Quant à la défense, la parole est réprimée car elle ne lui a pas été octroyée (sans doute une application du droit), et l’on saisit d’un échange confidentiel, vite réprimé lui aussi, entre le prévenu et l’avocat, des allusions à des maladies, plus précisément au sida… On ne saura rien de la longue histoire et donc rien de ce couple. Que l’homme soit dans une posture sexiste, machiste, autoritaire, totalitaire même, ne fait pas de doute. Qu’il mérite d’être tancé tout autant. Mais pas là, dans ce lieu et ce moment qui aurait pu et qui surtout aurait dû être un moment d’écoute, de vérité là aussi. Barack Obama disait qu’il fallait se mettre dans la peau et l’esprit de son adversaire pour l’atteindre et avancer. Interroger un suspect est lui donner la parole, le laisser se dévoiler, malgré lui ou volontairement. C’est ce que fait Anne Gruwez lorsqu’elle auditionne une mère accusée d’infanticide feignant même d’entrer dans son délire où l’on croise Satan et Jésus. En outre, une glissante légèreté émerge des propos de la juge : mentalité, culture et racisme sont invoqués avec confusion, d’une part. Et opposer Belgique et Turquie en termes précisément de culture et de mentalité consacre les fameux « deux côtés » dans lesquels le jeune mari semble se démener, d’autre part. Car non, il n’est pas spécifiquement turc d’adopter un positionnement sexiste, machiste et violent. Et non, il n’est pas spécifiquement belge, ni français d’ailleurs, ni européen, d’être l’inverse. Raisonner comme les racistes, pour les contrer, relève du racisme. Il s’agit de raisonner autrement, et pour cela, l’écoute comme le temps sont précieux. Cela n’aurait rien enlevé au discernement du tribunal chargé de l’affaire, mais aurait peut-être permis au prévenu d’engager une réflexion et de comprendre et la plainte déposée, puis la procédure, et enfin la peine. C’est cela, la Justice rendue. Rabrouer, nier, humilier, est stérile voire contreproductif. Consacre le fossé, dessine le monde à coups de couteau.

C’est alors un constat qui s’impose, et qui est utilement suggéré par un membre du plateau du site vl-media.fr, un plateau enthousiaste à l’adresse d’une « juge phénoménale » et qui note généreusement voire surnote de façon assumée Anne Gruwez ou le documentaire. Sauf que des nuances sont finalement énoncées, des nuances voire des critiques prudemment mais sûrement émises. Et qui rassurent. Un jeune intervenant, Guillaume, parle de stéréotypes et d’humiliation, mais aussi de, il ne sait trop comment dire, « ouais, les non Européens », d’un côté, et des Belges et des Français de l’autre « qui représentent la Justice, la droiture », ou relève encore ces « gens qui profitent » des aides sociales. Et l’animateur confie avoir révisé sa note à la baisse car, dit-il, « il y a des trucs qui me dérangent ».  

Guillaume : 1.47 à 4.25

Ni juge, ni soumise ● Critique © La Salle de Démontage
 

Alors, a-t-on fait le tour de la question ? Sait-on qui est Anne Gruwez ? Sans doute non. Nous n’avons pas l’acuité du regard d’un « client » de la dame et nous n’avons que des extraits (mais des extraits rendus publics). Nous sommes spectateurs. Hors d’un monde qu’elle reçoit quotidiennement dans son bureau et qui est un monde de misère sinon d’horreur. Telle cette scène réunissant les membres d’une famille et à laquelle la juge met un mot sur l’un de ses malheurs qu’elle ne s’explique pas : la consanguinité ; tels ces insoutenables aveux d’une accusée qui raconte dans le menu la mise à mort de son enfant de 8 ans, possédé par Satan dit-elle, à une juge qui, ici, écoute attentivement et se met à ses côtés pour mieux la comprendre afin de donner au Siège les éléments indispensables à une bonne Justice. Insaisissable, elle l’est certainement. Lorsqu’elle est interviewée devant une série de bustes colorés dont plusieurs mènent à Hitler. Ou lorsqu’elle est empathique avec ce jeune homme, si seul depuis longtemps, et qui admet qu’il serait peut-être opportun de trouver une copine. Si la juge lui en « laisse la chance ». Mais bien sûr, qu’elle lui « en laisse la chance » ! Le document est-il une exquise comédie ? Jean Libon, coauteur, corrige son intervieweur : « On se marre peut-être pas toujours, à certains moments on peut se demander pourquoi on rigole, quand même ». La pétillante ou troublante Anne Gruwez a-t-elle surjoué ? Non, confie-t-elle, ses proches l’en ont assurée.

La panoplie de bustes : 5.15 à 5.32

Leçon de " Strip-tease " © Entrée libre

La "chance", dans une programmation plus ancienne, dans la série StripTease

Strip-Tease vol. 18 Madame la juge © editionsmontparnasse

Jean Libon qui ne se marre pas toujours : 3.42 – 3.54

Jean LIBON : "Le triomphe de Ni juge ni soumise" © L'invité

Le sujet n’est pas Anne Gruwez que l’on ne pouvait ici aborder autrement qu’avec nuance. Le sujet est la gangrène qui s’étend à tous les étages de nos sociétés en Europe. Les mots blessent. Les mots tuent. Car répétons-le dans ce billet aussi, ils sont des actes car ils génèrent des actes. Mais les mots ont aussi vocation à apaiser, à guérir, à prévenir. Ils sont à même, lorsqu’ils sont intelligents, c’est-à-dire alliant raison et cœur, de détecter et de désamorcer le fameux « point douloureux ». Qui d’autre que Thémis pourrait en décliner et diffuser la plus belle expression ?

La scène îlodionysienne n’a donc ni révulsé, ni sidéré, ni horrifié… le paysage politique et médiatique. Nul doute que les plaies sont ravivées dans ce qu’il est convenu d’appeler, si maladroitement, « les quartiers ». Ailleurs aussi, comme chez ceux et celles qui raisonnent en termes d’idéaux. Peut-on seulement savoir ce qui est instillé dans les cœurs et les têtes ? Quant aux deux journalistes, des journalistes engagés, il faut le reconnaître et les saluer, ils subissent de redoutables pressions selon leur avocat qui évoque un « préjudice d’anxiété et d’angoisse ». L’interpellation infâme n’a pas été explosive. Un silence, fragile mais délicat comme le silence peint par Fernand Khnopff, a su voiler l’affaire. Était-il volontaire ? Ou juste évident ? La curiosité réjouie et élogieuse des animateurs de tel ou tel plateau accueillant la magistrate était-elle toujours éthique ? Qu’a-t-on semé là, avec ces scènes qui déshabillent ? Et avec la Justice rendue ?

Quand on brûle des livres, on peut brûler des humains. Nous en sommes d’accord, aujourd’hui, et depuis le mitan du siècle passé. Quand on ne s’émeut plus des offenses faites à l’humain, c’est que la civilisation n’est plus. On le tait, aujourd’hui, et jusque dans les sphères censées garantir le droit à la dignité. Et la couche de peinture qui fait le sujet, ce Silence élégant de Fernand Khnopff, car si fragile, si ténue, si pâle, ne résiste pas à un examen de conscience.

Il est des silences assourdissants et coupables. Car des têtes « d’infidèles » exhibées par leurs bourreaux aux « bicots » lestés au fond de la Seine, il y a la même main.

Mise à jour 05.01.2020 :

L'éclairage de l'excellente magistrate belge, Manuela Cadelli

https://www.lalibre.be/debats/opinions/la-gene-m-a-saisie-a-la-vision-du-film-ni-juge-ni-soumise-opinion-5aa1685ccd702f0c1a321bab

  

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