Anouk Grinberg, ou quand une étoile se pose en-bas brutalisé par en-haut

La dame est belle, la voix est fragile et ferme, l’âme est douce et puissante. Et le verbe sans concession. Bouleversant « en-bas », il est tu par « en-haut » et ses fidèles plateaux qui aiment ternir, ignorer et éteindre tout souffle de fraternité. Or ce cri, vibration de l’air qui nous manque toujours plus, ne saurait être flouté.

Anouk GRINBERG Anouk GRINBERG

 

Les temps sont obscurs, terriblement glissants. De septennat en quinquennat en passant par les élections par défaut, le ciel s’est chargé. Au couchant du XVIIIe siècle, Jean-Jacques Le Barbier avait, de ses pinceaux désormais fameux, chassé les nuages de la verticalité et de l’obscurantisme au bénéfice de l'éclat de la Raison, de l’Égalité, de la Liberté aussi. Coiffant une pique d’un bonnet phrygien, l’artiste savait sans doute que rien n’était acquis et ne le serait jamais. Que les cieux se chargeraient tôt ou tard d’obscurs et menaçants nuages, et qu’il conviendrait de les combattre avec la résolution de faire de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen un texte éternel, gravé sur de nouvelles tables de la Loi et rehaussé d’un serpent se mordant la queue afin de dire le caractère sacré et éternel des aspirations de 1789.

Ce sont hélas ensuite des nuits noires, à fendre au couteau, qui se sont abattues sur les grands idéaux. Redoutables toujours, parfois sanguinaires (le sang coulait dans les rues de Paris, en 1871, comme la pluie qui érode les sols) et criminelles jusqu’à l’improbable, l’inouï, le crime contre l’humanité (et c’est le XXe siècle qui se distingue en cela).

Le texte a fait son chemin, ou plutôt ses chemins, générant notamment la Déclaration Universelle des Droits de l'Humain de 1948. Elle-même nourrie des conquêtes d’une certaine année 1936 en France comme celles des "Jours heureux" consacrant la défaite de la bête immonde en 1945.

Aujourd’hui, après des mois, des années, l'étreinte liberticide et violente née discrètement dans certaines banlieues oubliées, cette étreinte infâme qui se resserre comme se rejoignent deux mains autour d’une gorge, cette étreinte donc s'abat douloureusement sur les plus belles places de nos centres historiques. Et nous avons mal à nos idéaux, broyés comme on a broyé un homme seul, chez lui, chez nous : Michel Zecler.

Et c’est là qu’Anouk Grinberg nous confie son cri, dans une carte blanche de trois minutes qui valent plus que tous les mandats présidentiels additionnés. C’est France Inter, dans un article du 27 novembre, qui nous confie et le texte et le son (cliquer sur le lien sonore) :

https://www.franceinter.fr/culture/anouk-grinberg-quelle-merde-le-pouvoir-quel-gachis-ca-pourrait-etre-si-beau-de-faire-un-monde

Et comment alors ne pas penser au mea culpa du pasteur Martin Niemöller ? Et comment ne pas suspendre le temps en relisant les mots de Françoise Giroud qui parcourent en ce moment même les réseaux sociaux ? :

« Ainsi commence le fascisme. Il ne dit jamais son nom, il rampe, il flotte, quand il montre le bout de son nez, on dit : C’est lui ? Vous croyez ? Il ne faut rien exagérer ! Et puis un jour, on le prend dans la gueule et il est trop tard pour l’expulser. »

Et la question se pose dès lors, terrible : où en sommes-nous, désormais ? Le fascisme s’était imposé d’abord en Italie, avec Mussolini et ses manganelli : ses gourdins, ses matraques, ses bâtons. Avec de l’huile de ricin aussi, pour altérer les corps et les esprits. Ou la chimie comme levier de l’ordre, aussi toxique liquide qu'elle peut l'être gazeuse. On connait la suite. Créer un humain nouveau, une société nouvelle, au forceps voire pire, inévitablement pire. Les idéologies sont criminelles. Du fascisme au néolibéralisme, en passant par toutes les autres. L'excellente Manuela Cadelli nous alerte elle aussi.

Jean-Jacques Le Barbier, fin XVIIIe siècle Jean-Jacques Le Barbier, fin XVIIIe siècle
 

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