Stańczyk, ou la vacuité de nos vies agitées

Stańczyk (1480-1560), illustre bouffon des rois de Pologne, au XVIe siècle, par Jan Matejko en 1862. A ses côtés, la missive annonçant la perte de Smolensk, revers dont lui seul saisit le funeste présage : la perte de souveraineté du royaume. Et si l’essentiel était ailleurs ? Essayons...

A l’arrière-plan, deux perspectives symétriques et contraires : à droite, la cour, complice et insouciante dans ses fastes chatoyants et étouffants, à gauche, la très baroque tour de l’Horloge de la cathédrale du Wawel à Cracovie, plongée dans l’obscurité et exposée à la solitude.

Au cœur de la rouge composition, l’amuseur, dépité, abandonnant les exigences du protocole et ses propres atours, délaissant cette confrérie qui ne voit en lui qu’un pantin, trônant, seul comme la tour à la lanterne sous le ciel étoilé…

Mais pourquoi donc l’étrange empathie pour cet homme à l’accoutrement devenu ridicule ? Et à qui on pourrait même reprocher, sous ses grelots figés, de nous détourner de ce qui est censé être une rencontre festive dans les salons du pouvoir. Or nous savons précisément que si l'entre soi célèbre, il étreint aussi et éteint, anime puis fige… Scène d’un théâtre au rideau entrouvert. Société.

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Pesant, ce noir teinté de vert qui se déverse de haut en bas. Ardent, ce rouge qui saisit le pitre et consume les galants courtisans. Éclairé, le visage de celui qui n’est plus le fou. Et l’on peut s’identifier à lui, avec nos vies aux rôles choisis ou imposés, on ne sait plus trop, et avec des pages attestant, elles, de toute notre vanité. Et le feu de nos jeux d’acteurs, se déployant, ou de paille, c’est selon. Puis, impromptues, les parenthèses de lucidité, celles qui disent de notre être toute sa vacuité. Reste alors l’air doux d’une nuit, mystérieuse et immuable, fendue de quelque étoile filante venue imposer l’immensité, l’insaisissable…

Un appel à l’effacement, au silence. Car on ignore tout. L’heure est à la solitude, qui, aussi effrénée ou douloureuse soit-elle, est un moment de vérité. Nécessaire. Unifiant. Et que l’on peut même savourer…   

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