Christophe Dettinger, de la tumultueuse passerelle à l’indicible sellette

Ou l’émouvante, et pour le coup cinglante, démonstration, que n’est pas incarnation de la violence qui est désigné comme tel.

Nous sommes nombreux, très probablement, à avoir vu la vive altercation aux airs de ring de boxe sur un pont parisien, ce combat d’un fameux samedi parmi les fameux samedis qui enchainent les années 2018 et 2019. Sur une passerelle, cet aménagement censé faire lien, faire société, faire Cité, cette passerelle que tous les écrans ont diffusée et diffusent comme le théâtre ultime d’un crescendo de « violences » qui caractériseraient le mouvement dit des Gilets Jaunes. Car les commentaires des grands plateaux et des tribunes « autorisées » ont été et demeurent sans appel, indignés, outrés, scandalisés. L’ultime commentaire (mais on peut craindre pire) étant le vœu d’un ancien Ministre de l’Éducation Nationale, tout de même, et philosophe, mais oui, du recours aux feux de l’armée…

Alors, apocalypse ou verdicts douteux ?

Nous sommes nombreux, très certainement, à nous méfier voire à déserter les grands écrans et plateaux désormais aux mains d’un tout petit nombre de riches possédants. Nombreux aussi à déplorer ce grand fossé qui se creuse entre citoyens et citoyennes d'une part, et médias « traditionnels » d'autre part, comme le reconnait le journal 20 minutes du 07 courant.  Mais l’heure étant historique (2018-2019 sera incontestablement page d’Histoire des mouvements populaires français), nous sommes nombreux à vouloir saisir l’instant, sans bénéficier pour l’heure de l’éclairage de l’Histoire, soit de l’enquête, et à tenter de plus amples retours et immersions dans ces médias animés des mêmes visages, des mêmes observateurs, des mêmes analystes, des mêmes éditorialistes (jusqu’à retrouver des personnalités qui incarnaient l’information il y a une décennie ou deux). Et nous sommes sans doute nombreux à ne pas saisir l’insaisissable. Et l’on se souvient, en le regrettant, d’un format proposé par un certain animateur dans une certaine émission, format progressivement et définitivement évacué du service public (mais que l’on retrouve pour une cinquantaine d’éditions déjà dans un média venu d’ailleurs, un média qui, nous dit-on, a toujours plus les faveurs de ceux et celles qui veulent juste savoir et qui veulent juste fuir les sachants et sachantes).  

Alors, information ou propagande ?

Nous sommes donc nombreux, forcément, à vouloir connaître celui qui fait figure de casseur parmi les casseurs, de violent parmi les violents, d’extrémiste parmi les extrémistes. Et Christophe Dettinger s’est exprimé.

Il nous faut l’écouter. L'observer aussi. Et nous serons nombreux, cela se conçoit, à y voir plus clair. Comme le souhaitent tous ceux et toutes celles qui ont de Thémis une haute considération. Prudents, avant que Thémis ne se prononce, en espérant qu'elle puisse se prononcer dans la plénitude de sa noblesse.

Le boxeur de l'acte 8 Christophe Dettinger s'explique et se rend © UNI VERS

 

Et ici, une transcription qui tente la fidélité d’un message formulé sans prompteur, dans un moment que l’on devine tourmente :

« Chers amis Gilets Jaunes,

Voilà, je me présente, Dettinger Christophe.

C’est moi, la personne qui a affronté les CRS de samedi 5 janvier.

Je voulais vous présenter les choses, ben, comme je sens.

J’ai participé aux huit actes. Le premier acte, j’ai fait un petit blocage sur une Nationale, une Nationale à côté de chez moi. J’ai fait toutes les manifestations du samedi sur Paris.

J’ai vu la répression qui a eu, j’ai vu la police nous gazer, j’ai vu la police faire mal à des gens avec des flashballs, j’ai vu des gens blessés, j’ai vu des retraités se faire gazer, j’ai vu plein de trucs.

Moi, je suis un citoyen normal, je travaille. J’arrive à… j’arrive, j’arrive à finir mes fins de mois, mais c’est compliqué. Mais je manifeste pour tous les retraités, le futur de mes enfants, les femmes célibataires, tout, tout, tout, tous, … pour tous les… [émotion]… tout ce qu’on, tout ce qu’on manifeste... Voilà, je suis un Gilet Jaune, je suis un Gilet Jaune. J’ai la colère du peuple qui est en moi. Je vois tous ces présidents, je vois tous ces ministres, je vois tout l’Etat se gaver, se pomper. Ils ne sont même pas capables de montrer l’exemple. Ils ne montrent pas l’exemple. Ils se gavent sur notre dos, on est toujours, c’est toujours nous les petits qui payons.

Voilà… Moi, moi, quand j’entends « les gueux », quand j’entends les « sans-dents », moi je me sens concerné. Parce que je suis Français. Je suis fier d’être Français. Je ne suis pas d’extrême-Gauche, je ne suis pas d’extrême-Droite. Je suis un citoyen lambda. Je suis, je suis un Français. J’aime mon pays, j’aime ma patrie, j’aime tout.

Maintenant, c’est sûr que… à force de se faire taper, de se faire taper, de se faire taper, ben oui, je me suis fait gazer le dernier jour, oui, j’ai voulu avancer sur les CRS, je me suis fait gazer avec mon ami(e), ma femme, je me suis fait gazer, et à un moment la colère est montée en moi et oui, ben j’ai mal réagi, oui j’ai mal réagi, mais je me suis défendu et voilà, voilà, je voulais vous dire ça.

Je me rends demain, demain matin je me rends en garde à vue, s’ils ne m’ont pas choppé avant, j’espère pas, et, peuple français, Gilets Jaunes, je suis de tout cœur avec vous, il faut continuer pacifiquement, mais continuez le combat, s’il vous plait, s’il vous plait ! ».

 

Alors infâme casseur ou citoyen mobilisé, avec ses forces et faiblesses soit une humanité pleine, qui de champion de France de boxe, soit reconnu par ses pairs comme capable de maîtrise et de discernement, a laissé éclaté une colère qui comme toute colère a ses sources et, possiblement, une issue rédemptrice ?

Je ne suis "rien", mais je sais que de mon humble point de vue je ne peux infirmer aucun des propos tenus par cet homme filmé en contre-plongée, un homme qui manifestement se débat pour ne pas se noyer quand beaucoup tentent de l'immerger dans l'infamie. Les nouveaux médias qui percent, plus que les autres, beaucoup plus, tentent de donner une vision plus juste de la réalité. Et nous sommes nombreux, je le pense, à ne pas voir cette page d'Histoire comme le duel entre le blanc et le noir.

Christophe Dettinger, je ne peux en avoir que le sentiment, n'est pas Le Casseur. Tous les policiers que l’État mobilise avec une énergie et des moyens exceptionnels, effarants surtout, ne sont pas tous des Kévin Philippy. Christophe Dettinger, bouleversé, sapé, ne se retrouve pas dans ceux et celles qui disposent des leviers du pouvoir. Car les entend-on faire leur mea-culpa ? Les voit-on se rendre c'est à dire s'en remettre au jugement de leurs électeurs ?

 

Je ne suis rien, et veux le rester.

Mais on ne m'instillera pas la haine d'un homme que je connais si peu, trop peu.

 

Comme on ne m'imposera pas l'aversion de tous ceux et toutes celles qui par leurs messages et leurs dons souhaitent soutenir celui en qui ils et elles disent reconnaître quelque chose de beau, de généreux, de citoyen.

Et je ne suis pas sûr que cette "affaire" ne se retourne pas contre ceux et celles qui s'accrochent à leurs certitudes et leurs choix, se maintenant aux leviers qui ne disent pas la Démocratie...

C'est à Thémis, et à la Démocratie, de parler.

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.