En finir avec la Présidence de la République…

De Jules Grévy, premier président « républicain », à Emmanuel Macron, actuel Chef de l’État, une question se pose : président de la République, est-ce un oxymore ? Ou d’une saignée à l’autre…

Élu à la magistrature suprême en 1879 puis réélu en 1885, Jules Grévy se distingue donc de ses prédécesseurs authentiquement opposés au régime « républicain » : Louis-Napoléon Bonaparte (1848-1852) connu pour son coup d’Etat de 1852 instaurant le Second Empire, puis Adolphe Thiers (1871-1873) et Patrice de Mac-Mahon (1873-1879), les Versaillais vainqueurs sanglants de la Commune, cet éternel Printemps de Fraternité avant-gardiste. La IIIe République ne peut naître alors que péniblement de l’impossibilité d’introniser le prétendant des légitimistes, soit le Comte de Chambord… Ce petit-fils de Charles X, inconditionnel du drapeau blanc, ose temporiser, le candidat des orléanistes, Philippe d’Orléans, petit-fils de Louis-Philippe Ier, reconnaissant sa prééminence.  

De provisoire en 1870, née de et dans la défaite de Napoléon III à Sedan puis de l’impasse monarchiste, la République est tardivement et subrepticement formulée par l’amendement Wallon du 30 janvier 1875 affirmant que le « président de la République est élu à la majorité des suffrages par le Sénat et la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale […] » Un amendement adopté à une seule voix de majorité…

Ce sont alors les élections législatives de 1876 confirmées par celles de 1877 (issues d’une dissolution par le président légitimiste) qui donnent la majorité aux candidats républicains et qui poussent Patrice de Mac-Mahon à la démission. Puis Jules Grévy est élu.

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Pour son portrait officiel, Jules Grévy qui opte pour la peinture à l’inverse de ses prédécesseurs qui avaient choisi la photographie, est debout, droit, presque raide, dans une obscurité d’où n’émergent que le visage, les mains, le col et les manchettes de la chemise, le bureau et les textes qui y sont déposés avec soin. Livres, mais également feuilles rédigées qui disent la réflexion engagée, le président semblant indiquer sa volonté d’aborder sa tâche avec ce mélange de bienveillance et de fermeté que suggère la main droite. Au visage solennel semble répondre la sculpture aux traits venus d’ailleurs, à moins qu’elle n’appuie sa dimension hiératique. Seule touche de légèreté, pourrait-on dire, et très discrète, le nœud papillon soyeux et quelque peu décentré. Le front est haut, lumineux, dégarni et faisant contraste avec la densité pileuse des favoris, une pilosité blanche et maîtrisée. L’identité présidentielle est donc celle du visage et des mains d’une part, et du bureau d’autre part. Le reste de la personne se confondant dans un brun noir cher à l’artiste, Léon Bonnat (1833-1922). L’homme semble être présent par sa fonction, une fonction qu’il veut incarner tout en se fondant dans un décor obscur et dépouillé que l’on ne saurait situer. Et c’est visiblement essentiel, dans une position empreinte de gravité, en léger retrait du bureau.

Emmanuel Macron, actuel Chef de l'État, appuie son postérieur sur un bureau Louis XV qu’il saisit fermement de ses deux mains, des mains à l’allure de poings serrés. Un seul bouton maintient la veste fermée et, avec la cravate assortie au costume, trace l’axe de symétrie du portrait, une symétrie à laquelle le visage semble devoir échapper sans porter atteinte toutefois au message d’ordre et de verticalité. La France et l’Union Européenne cadrent la scène de leurs drapeaux, le président masquant, de concert avec la rambarde ouvragée, la perspective que pourraient offrir les vantaux ouverts d’une fenêtre haute. Le ciel de ce début d’été 2017 oscille entre bleu et nuages, pelouse et houppiers dispensant un vert hésitant quant à lui entre promesse et obscurité. Le regard de l’élu est vif, dosant sourire et décision, le visage est jeune et fait presque oublier les signes annonciateurs d’une calvitie que des cheveux soigneusement peignés s’appliquent à atténuer. Le bureau est investi d’objets mobilisés pour signifier l’homme : trois grands classiques de la littérature, une horloge qui doit être de celles dont il veut être le maître et deux smartphones superposés pour vraisemblablement dire la modernité, l’immédiateté, probablement pas la brièveté du propos. Une panoplie de messages, dont le premier est sans conteste la posture affranchie de toute règle, de toute tradition, de tout protocole. L’homme est chez lui, et entend le rester, l’héritage est invité à prendre le large, par-delà feuillages et grilles du parc. Car nous sommes bien à l’Élysée, et l’Élysée est à lui. On imagine même le président disposé à déplacer le mobilier pour paraître en plan américain face à une photographe dont il apprécie, généreusement dit-on, la proximité, ici dans le Salon doré du palais de l’Élysée, Soazig de La Moissonnière.

 

Les critiques ? Elles sont généreuses au sujet des deux portraits. Car qui exprime ses ambitions, consciemment ou inconsciemment, s’expose…

On a fait remarquer qu’Emmanuel Macron qui voulait incarner un monde nouveau, réintègre ici le palais qu’un François Hollande avait, à l’instar de Jacques Chirac, délaissé pour le parc. Avec une pendule rappelant celle qui avait irrité et surtout amusé les Guignols de l’Info sous Jacques Chirac, et des livres évoquant la bibliothèque d’un Charles de Gaulle, d’un Georges Pompidou, debout tous deux, regard au loin, recouverts des insignes présidentiels, et d’un François Mitterrand assis, avec dans les mains un livre, ouvert déjà, et en tenue sobre avec le regard tourné vers son public, comme un certain Valéry Giscard d'Estaing. Comme on avait noté que les drapeaux qui bousculent Nicolas Sarkozy sur son portrait, sont rejetés ici sur les côtés, inoffensifs comme des rideaux, avec toutefois un sens de lecture favorable à l’Europe, et en V comme les bras élancés du fondateur de la Ve République dont un exemplaire des Mémoires est à proximité. Une rupture qui n’en est pas une, jusqu’au coq qui se reflète dans le verre de l’un des deux iPhones. Un nouveau président assis et debout, à l’intérieur et à l’extérieur, novateur et conservateur voire réactionnaire. Ou le fameux « en même temps » … Mais d’abord un président qui s’annoncerait capable de renverser la table, tournant le dos à un extérieur d’où la nation est absente, dans une fonction qu’il doit désormais investir comme le héros de Stendhal, Julien Sorel, présent également, doit saisir un monde dans lequel il s'élance. Emmanuel Macron n’a-t-il pas qualifié son élection d’entrée par « effraction » ? Enfin on n’oubliera pas le sort réservé à la photographie de Soazig de La Moissonnière, immédiatement détournée par des internautes diversement inspirés, du « verso » de Miss Ives à la version Cène de Léonard de Vinci selon Moundir en passant par le rappel du fait historique majeur et dénonçant la mondialisation en cours que constitue le drame des migrants en Méditerranée par Freud_is_alive. Et à n’en pas douter, ce portrait, décroché ici, violenté là, maintenu ailleurs, poursuis son chemin comme son érosion en ces temps teintés de jaune...

Quant à Jules Grévy, son portrait n’est pas épargné, certains avis étant aussi sévères que définitifs. L’historien de l’Art et écrivain Philippe de Chennevières (1820-1899) qualifie ainsi l’œuvre du portraitiste Léon Bonnat dans la Gazette des Beaux-Arts : « Aspirant à donner au portrait de M. Grévy une attitude de gravité souveraine, un caractère d’austérité raide et imperturbable, sans sortir de la réalité moderne, il n’est arrivé qu’à exprimer la dignité imposante d’un président de tribunal civil de province qui viserait au majestueux. » Quant à l’écrivain Joris-Karl Huysmans (1848-1907), la sentence frise l’irrévérence dans L’Art moderne : « Que dire du portrait de M. Grévy, posé comme un manche à balai, sur le fond sombre et encore éclairé, d’en haut, sans doute par un châssis qui laisse s’égoutter des lueurs bleuâtres sur le front, sur les mains brossées avec mille simagrées de retouches, avec mille préciosités de détails. C’est le portrait le plus illettré et la rubrique la plus absolue, c’est de l’adresse manuelle, du travail soigné de contremaître, et voilà tout ». Et que dire de cette sentence répandue et à priori anonyme ? : « Une tête de prédicateur méthodiste sur un corps de grenadier ». On s’arrêtera avec Alphonse Allais (1854-1905) qui, dans ses Chroniques, voit une dimension scatologique dans la faveur accordée par Léon Bonnat à la couleur brune de ses toiles…

 

Après les portraits ou les intentions, qu’en est-il des bilans ?

Lorsque la République émerge au lendemain de la défaite contre la Prusse et ses alliés, puis de l’impossible restauration des Bourbons, elle ne peut ignorer l’infâme répression infligée à la Commune de Paris. Une photographie ici, dira tout. Elle est sans doute offense à l’image des malheureux engoncés dans leurs cercueils de fortune (il en existe une autre où la volonté d’humilier est encore plus crue), mais elle rappelle surtout, et c’est fondamental, la volonté d’anéantissement d’une humanité en quête de Fraternité, soit la plus noble des solidarités. Non pas la solidarité bourgeoise qui sert de paravent à la prédation, mais la solidarité de tous, pour tous. C’est donc André Adolphe Eugène Disderi, pionnier dans la photographie de rue, qui nous lègue ce terrible et émouvant témoignage de 1871 :

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Pourrait-on penser à l’obscurité lourde du portrait de Jules Grévy ? Le lien est tentant, et signifierait une quelconque culpabilité voire le deuil ceignant la jeune République. Probablement non, Léon Bonnat déclinant son fameux brun noir sur plusieurs de ses portraits et autoportraits. Mais la République étant d’abord un régime sans roi, il convient de constater qu’elle se définit avec toujours plus de précision sous la présidence de Jules Grévy : La Marseillaise est l’hymne national dès 1879, le 14 juillet est Fête nationale dès 1880 (mais on ne pourra trancher la question de l’année de référence, 1789 favorable au peuple et à ses élans révolutionnaires et émancipateurs, ou 1790 favorable à la concorde et à l’ordre…), les libertés de réunion sans autorisation et de la presse font l’objet de lois en 1881, l’instruction publique, gratuite et laïque est définie en 1881 et 1882, la loi Waldeck-Rousseau autorise les syndicats en 1884. On le voit, l’heure est au progrès, et l’amnistie accordée aux révoltés de la Commune en 1880 n’est pas anodine. Mais Louise Michel, figure emblématique de la Commune, infatigable et lumineuse militante y compris dans ses années de détention en Nouvelle-Calédonie (1871-1880), sera encore poursuivie et ponctuellement emprisonnée de 1881 à 1905… Et le président en personne ? L’histoire lui reconnait son parlementarisme moniste : le gouvernement n’est responsable que devant le parlement et nullement devant le Chef de l’Etat. Parallèlement, Jules Grévy renonce au droit de dissolution. On retrouve là son souci d’un pouvoir d’assemblée, impersonnel, déjà formulé dans l’amendement portant son nom, et vain, relatif à l’élaboration de la constitution de la IIe République en 1848 et rejetant l’élection au suffrage universel du Président. Avec pour argument : « Êtes-vous bien sûr que dans cette série de personnages qui se succéderont tous les quatre ans au trône de la présidence, il n’y aura que de purs républicains empressés d’en descendre ? Êtes-vous sûr qu’il ne se trouvera jamais un ambitieux tenté de s’y perpétuer ? Et si cet ambitieux est un homme qui a su se rendre populaire… répondez-vous que cet ambitieux ne parviendra pas à renverser la République ? » Ajoutant : « Le seul fait de l’élection populaire donnera au président de la République une force excessive. ». On notera encore l’application à réduire le rôle de l’Église (contrôle de l’université par l'État, interdiction des congrégations religieuses enseignantes, création d’un enseignement secondaire pour les jeunes filles afin de les soustraire à l’influence du clergé), le souhait de la paix (contre les projets de revanche vis-à-vis de l’Allemagne) et sa désapprobation quant à l’expansion coloniale. Enfin, si la fameuse pingrerie de l’homme (disposant d’une belle liste civile et d’importants frais de déplacement et de représentation… sans se déplacer, ni représenter, selon le bon mot de Georges Poisson dans L’Élysée, histoire d’un palais, 2010) peut trouver un écho dans la sobriété du portrait, les belles intentions se heurtent à d’autres réalités qui disent la limite de la fonction. Ainsi, le souci d’empêcher l’émergence d’une personnalité lui faisant de l’ombre, tel Léon Gambetta à la présidence du Conseil. Ou encore et surtout le scandale des décorations : suspecté de népotisme en confiant le gouvernorat de l’Algérie à son frère Albert, et son secrétariat à l’un de ses neveux, Jules Grévy admet également dans ses murs son gendre Daniel Wilson. Cet homme s'avère l'auteur d'un commerce de décorations dont la Légion d’honneur et autres trafics d’influence (qui ne sont pas encore un délit) qui poussent Jules Grévy à la démission un certain… 2 décembre 1887, ironie du calendrier pour cet homme abhorrant les Bonaparte. Son honnêteté n’est pas mise en doute, mais son discernement dans le choix de ses proches. Seul, abandonné, son message vantant son bilan en termes de paix, d’ordre, de liberté et de République, est lu dans une atmosphère glaciale devant les deux chambres. Il meurt en 1891 alors que son gendre, acquitté, retrouve un siège de député en 1893…  

 

Et Emmanuel Macron ? Il a été dit, par un élu sélectionné pour participer au "Grand débat" autour du Chef de l’État en janvier 2019, que le bilan d’un quinquennat ne pouvait être dressé avant le terme de celui-ci. Soit. Or depuis l’été 2018, et jusque dans cet hiver teinté de jaune, le « peuple » (il existe, la constitution le dit), se saisit de lui-même et s’exprime avec force sur le bilan des premiers 21 mois d’une présidence. Et les « plaintes, doléances et remontrances », pour reprendre une fameuse formulation, sont à même d’inscrire le mouvement qui les porte dans les annales de l’histoire de la République.

Faut-il en dresser l’inventaire ici ? Les rues en sont inondées depuis des semaines, et inégalement voire douteusement relayées ou ignorées. Incontestablement, elles concernent les valeurs et principes de la République : une République « démocratique » et « sociale », au « pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple », soit les mots de la constitution. Des étoiles violentées...

Mais laissons la parole à deux témoins, que nous découvrons et qui nous obligent, avec émotion et raison, et qui évoquent un moment qui ne sera pas oublié, vécu aux pieds de la colonnade du palais « Bourbon », le samedi 9 février 2019 : un homme mutilé, un de plus, Sébastien Maillet

« C'est devant l'Assemblée nationale que Sébastien a perdu une main, devant la maison du peuple »

Le père du Gilet jaune blessé témoigne sur RT France © RT France

Ainsi, si Jules Grévy a tenté la sobriété et la distance, s’il a ramené les chambres de Versailles à Paris, s’il a voulu s’incliner devant la représentation nationale, ses mandats ont-ils atteint son idéal pourtant pensé et traduit dans bien des actes ? Qu’en est-il de sa conscience à l’égard des militants de la Commune ? Car on n'oubliera pas qu'il est Président de l'Assemblée nationale de 1871 à 1873, en pleine tourmente... Issue d’une page sanglante de notre histoire, et même deux si l’on songe aux pavés de douleurs de 1848, la présidence de la République entraîne aujourd’hui le pays dans d’autres éclats de sang que nul ne peut justifier. Et personne ne saura trouver un modèle de présidence dans la liste d'hommes (toujours, et blancs toujours, bourgeois tout autant) que le pays a égrené de la démission de Jules Grévy au maintien d’Emmanuel Macron à l’Élysée et à ses nombreux passages à Versailles. Et même la démission de Charles de Gaulle, susceptible d'inspirer le respect, ne peut extraire cet homme de son humanité et donc de ses limites. Quant au palais de l’Élysée, il a été choisi par Louis-Napoléon Bonaparte (et l’alternative imaginée par François Mitterrand qui aurait calé devant le coût, soit les Invalides, n’aurait rien arrangé). Il est le palais d’un roi, Joachim Murat, après avoir été celui d'une marquise des... Lumières. Il est ainsi le palais de l’auteur d’un coup d’Etat dont Emmanuel Todd, intellectuel éminent, craint une réplique. Quand Edwy Plenel, ou Charles de Courson, évoquent la France de Pétain.

La République ne peut être la chose d’un seul. Elle est Res Publica. La chose publique.

S’il est un salut, c’est dans la Liberté, l’Égalité et la Fraternité.

 

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