Le prêteur et sa femme, par Quentin Metsys : abîme ou noblesse du capitalisme ?

C’est en classe d’Histoire de 5e, dans notre douzième printemps, que cette huile sur bois datée de 1514 est désignée pour nous mettre à l’épreuve… « Que nous apprend cette image ? » soit l’ultime question d’un jeudi gris et sombre, à l’heure déjà où bus scolaires et berlines s’évitent et se contournent sous nos murs. Impression d’élève, verdict de professeur, puis retour au sujet…

La scène nous est ainsi soumise, terne, petite et nichée dans le bas d’une page de manuels écornés, défaits, épuisés. Nos yeux incrédules rivés sur Madame L. réjouie, imposant silence et obéissance au son de ses pas sillonnant les rangées de tables si peu rangées d’ailleurs, nos regards donc, doivent céder : la question ne souffre d'aucune question.

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C’est alors sans méthodologie aucune, ni même sans avoir jamais eu affaire au moindre changeur ou trébuchet, que l’exercice est tenté. Car il faut bien trancher, il en va de la moyenne... Et au final, pour une réponse rayée d’un trait rouge et sûr, lui, et la sentence en trois lettres : « Non ! ».

Mais reprenons... Car l’hésitation à coucher sur la copie le sentiment premier, hélas désobligeant, comme son écart d'un revers de main savante sont restés gravés dans ma mémoire, la question demeurée ouverte l'a été tout autant. Un homme penché sur de la monnaie, concentré sous son turban noir, aux côtés d’une dame délaissant sa lecture pour le même objet… Quel intérêt, avais-je pensé, à mettre en scène ce couple sans flamme, sinon pour représenter avidité, cupidité, appât du gain ? Et existence sans intérêt. Et j’avais donc osé, pour dire l’embarrassante suspicion : « Ce couple semble malhonnête »… Ignorance et impertinence sanctionnées. Puis silence que rendent douloureux détails exquis et atmosphère sereine.

Plus lisible sur nos écrans, et après quelques printemps supplémentaires, la scène (70 X 67 cm tout de même, dans son musée du Louvre) apparaît aujourd’hui aussi colorée, lumineuse et aérée qu’énigmatique : une porte entr’ouverte sur une rue animée, un probable client dans le miroir, une fenêtre donnant sur un jardin puis sur un édifice de pierre. Aux côtés de l’épouse discrète, le banquier aux mains délicates, occupé à qualifier une pièce de « trébuchante », soit de poids conforme, mais aussi « sonnante », c’est-à-dire composée du juste alliage d’après le son émis au jeté. La rigueur comme sujet. Enfin, du livre d’heures (la Vierge à l’Enfant) à la flèche gothique, une ligne pieuse qui pourrait disculper le changeur que le Moyen-âge catholique, qui s’éteint alors, décrie tant par fidélité à Aristote.

Alors, péché ou émergence heureuse du capitalisme ? Mystère… Car on peut y voir les dangers du lieu (bougie éteinte, pomme du paradis perdu, balance du Jugement dernier, détournement des saintes pensées, avertissement donné avec l’index levé…) tout comme sa pureté (miroir, verreries raffinées…). D'ailleurs, ce beau couple n’est-il pas à l’opposé des usuriers, hideux, du même Quentin Metsys ? La symétrie, opposition ou équilibre ? La tour, cathédrale ou beffroi ? Passionnant !

On ne s’empêchera pas, en outre, de varier la trajectoire en ce début de XXIe siècle teinté de néolibéralisme victorieux : abîme et triomphe scintillant du capitalisme ?

 

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