Un journaliste, un vrai, tête et âme hautes face aux médias de cour

Le moment était attendu, tant attendu que l’on n’y croyait plus. Edwy Plenel a fait front et réponse a été apportée à des plateaux sclérosés et sclérosants, évités et même fuis car courtisans et délétères.

Combien d’offenses faites de silences, de contournements, d’essentialisation, de stigmatisation mais aussi de bavardages stériles auront-elles fusé de nos écrans et radios, ces tribunes aussi nombreuses que relevant de l’entre-soi ? Combien de ces outrages auront-ils empêché la cicatrisation de plaies aux visages et aux mains ? Combien de nos concitoyens et concitoyennes auront-ils et elles eu le sentiment qu’ils et elles étaient hors de la « République » car hors du champ de vision et de la plus élémentaire des considérations ? Quand le peuple (il existe, la constitution le dit) sera-t-il envisagé et respecté ? Quand la devise de la République, « Liberté Egalité Fraternité » sera-t-elle l’étoile de nos pensées et actes ? Edwy Plenel a dressé le réquisitoire qu’il fallait. Et l’indispensable plaidoyer qui va avec.

C'est ici, et c'est un souffle qui participe d'un autre monde qui se dessine enfin, car il est exigeant :

colere d' EDWY PLENEL face au traitement mediatique de la marche contre l'islamophobie © hommes libres

Nous sommes nombreux et nombreuses à ne plus rien attendre de ces médias qui voient les sièges confiés à des sachant.e.s vaquant d’un plateau à l’autre pour asséner leur litanie de vérités et éléments de langage. Et pourtant, nous pouvons déjà avoir eu le sentiment, ici où là, et avant-hier plutôt, que parmi ces habitué.e.s du micro, il pourrait y avoir du talent, de l’éthique, de l’intelligence. Mais nous ne les connaissons que trop, leurs éléments de propagande qui emportent jusqu'à l'idée même du journalisme et de sa déontologie : les assistés qu’il convient de remettre au travail, les grévistes qui prennent la France en otage, les fonctionnaires en surnombre et privilégiés, les Français qui vivent au-dessus de leurs moyens et qui endettent leurs enfants, la France en retard dans un monde moderne et globalisé, les entreprises qui croulent sous les charges, les Gilets Jaunes qui ne s’expriment que par la violence et qui ne sont que violence, les migrants et réfugiés (qui ne sont que des migrants et réfugiés) que l'on ne peut tout de même pas accueillir, Emmanuel Macron qui est allé à la rencontre des Français, Emmanuel Macron qui gagne des points de « popularité », Emmanuel Macron qui a mis « de l’argent sur la table » (sans que l'on précise lequel) pour répondre aux Gilets Jaunes, les êtres de confession musulmane au sujet desquels il convient d'évaluer la faisabilité de leur intégration dans la République quand on ne suggère pas le danger qu'ils représentent. Et on laisse entendre que l’affirmation de sa foi dans l’espace public est un acte scandaleux, considérant que la critique d'une religion implique critique et rejet de l'être qui croit. Et on doit supporter, lorsque l'on veut rester connecté au catéchisme médiatique afin de mesurer l'ampleur de ce qui est distillé dans l'opinion, un éternel éditorialiste célébrer un passé à qui l’on devrait tout et qui devrait être sacralisé : la monarchie absolue de droit divin comme source de liberté et de laïcité, ou encore la visibilité urbaine réservée aux seules églises quand synagogues et mosquées ont vocation à se cacher, et l’Islam, toujours l’Islam, les musulmans et surtout les musulmanes… Et Edwy Plenel a pointé du doigt, sans faiblir, la responsabilité d’individus qui incarnent « l’information » aujourd’hui. Il fallait le faire.

Et c’est donc cette manifestation pour le respect de la dignité des musulmans et musulmanes qui au lieu d’être un moment de communion républicaine est devenue l’occasion de déverser, une fois encore, soupçons et opprobre. Sombres et nauséabonds. Des ficelles grosses comme des cordes et fragiles comme de la craie : on cible des signataires, on s’indigne, on accuse, on instille le doute, on suggère la menace. On confond texte signé et signataires, comme on confond plumes et concitoyen.ne.s qui considèrent qu’il est temps de mettre un terme à la violation de l’article 18 de la Déclaration universelle des droits humains. En quête d’épines on cible alors le port d’une étoile jaune tout en ignorant le croissant de lune qui l’accompagne, jaune lui aussi. C’est donc d’un revers de main que l’on balaye l’étoile aux cinq branches qui signifie les cinq piliers de l’Islam (la profession de foi qui dit le monothéisme et Mahomet son prophète, une courte prière cinq fois par jour, l’aumône aux pauvres, le jeune du mois de Ramadan, le pèlerinage à La Mecque une fois dans sa vie si santé et moyens le permettent). Comme on ignore son croissant de lune qui rappelle le calendrier déterminé par le satellite de la Terre dans le monde musulman (comme ce fut le cas déjà en Mésopotamie, bien en amont). Et le jaune ? Une couleur. Ou une couleur qui en rappelle une autre, comme une étoile en rappelle une autre, étoile et couleur qui disent une stigmatisation ayant mené au pire au mitan du siècle dernier. Seraient-elles réservées à l'évocation de la Shoah ? Une musulmane (il s’agirait d’une fillette, et donc de ses parents dont il devrait être permis de penser l'amour) ne pourrait-elle pas dire « je suis l’étoile jaune » comme d’autres ont scandé « je suis Charlie » ? Le lui reprocher serait raisonner comme les criminels contre l’humanité, car catégoriser, hiérarchiser, taire ou travestir l'infamie, est un logiciel qui relève de la pensée raciste et coupable. Et là, Edwy Plenel rappelle que le crime suit généralement l’insulte par les mots. Les mots sont des actes, car ils génèrent des actes... Et il n’est pas le seul à penser que ces « débats » toxiques sur le voile (alors que nos dirigeants réforment avec un rythme et une violence qui devraient donner lieu à d’autres échanges) sont le prélude au crime. Et qu’il faut s’y opposer. Faire d’une victime de crime contre l’humanité une victime universelle est sauver l’humanité. On a défilé en faveur de Charlie, aux côtés d’individus peu fréquentables (sans oublier ces journalistes qui avaient même truqué des photographies de l’avant du cortège pour effacer les femmes qui s’y trouvaient, sans que nos sachant.e.s ne s’en indignent avec force et persévérance), on devait défiler hier. Edwy Plenel a dit ce qu’il fallait dire. Rendant hommage à Esther Benbassa que des militants de salon ont cru pouvoir saper. Et comme si cela ne suffisait pas, on s'est gaussé et on se gausse sur la "faible" mobilisation. Ignorant le courage qu'il convient de rassembler pour battre le pavé dans une France où, désormais, gaz, matraques et LBD dansent et brisent. Et où médias ayant pignon sur rue salissent ou ignorent, ce qui relève du même manquement. Quant à la question du "racisme d'Etat", on se penchera d'abord sur des affaires telles que celle concernant le policier Abdeljalel El Haddioui, ou encore sur l'écho des liens police et population de certaines banlieues (que certains voulaient karchériser) avant de se prononcer.

Les temps sont durs. L’étudiant qui vient de s’immoler par le feu, dénonçant le néolibéralisme reconduit quinquennat après quinquennat et qui veut culminer dans l’ère En Marche, est notre nouvelle souffrance. Et ce soir, à ce sujet, enfin, sur un plateau au sujet duquel on doute trop souvent, il y a eu un peu de journalisme face à la député LaREM Olga Givernet. Qui s'est débrouillée comme elle a pu. Et qui a pu blesser.

Nous avons besoin d’informations, de débats, de citoyenneté. Et du triptyque "Liberté Égalité Fraternité" décliné jusqu'aux micros et caméras.

Merci, Edwy Plenel, d’avoir rayonné sur un tel plateau, un plateau terne et sidérant comme tant d’autres.

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.