Quand les Etats disposent des peuples, ou quand un portraitiste accuse...

Fidèle illustration des manuels d’Histoire, généralement limitée à son registre inférieur alignant les vainqueurs de 1918, l’huile peinte de Sir William Orpen dénote dans sa prestigieuse galerie de portraits. Car n’est-elle pas accusation, aussi ?

Valant toutes les plus fines analyses d’observateurs, politiques, journalistes et historiens, l’experte composition s’avère en effet réquisitoire contre la paix signée à Versailles un 28 juin, cinquième anniversaire de l’attentat de Sarajevo. Or cet assassinat n’était-il pas étincelle enclenchant le jeu d’alliances impatientes ? Et la haine nationaliste et impérialiste, est-elle bien éteinte en 1919 quand les sceaux de cire rouge s'appliquent à figer les encres ?

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La signature du traité de paix dans la galerie des glaces, Versailles, 28 juin 1919, Sir William Orpen

 

Lorsque l’œuvre est abordée dans sa globalité, on s’étonne de la verticalité au pied de laquelle s’additionnent, au centre, les visages fermés des quatre grands, l’Italien Orlando, à l’écart en allié trahi, l’États-unien Wilson, idéaliste textes en mains, le tigre Clemenceau savourant l’humiliation qu’il inflige à l’Allemagne, et l’Anglais Lloyd George, central et en quête d'équilibre. En face, sur une petite table, les représentants de la jeune démocratie allemande, Bell et Muller, affaissés à la lecture du traité. Et l’on comprend : la responsabilité des dégâts, les réparations chiffrées en milliards ou en charbon, l’entaille au bénéfice de la Pologne, l’occupation et la démilitarisation à l’Ouest, les colonies confisquées, l’armée réduite à 100 000 hommes (800 000 en 1914…), la privation de tanks ou d’avions de combats, etc… Et tout ce monde sous d’épais pilastres accentuant l’impression d’ordre et sous la voûte d’un palais dans lequel, un médaillon le rappelle, il revenait au roi de gouverner.

Or, où est la République ? Rejetés sur les côtés, on saisit à peine ses gardes aux panaches tricolores… Et où sont les peuples aux longs cortèges de gueules cassées, de veuves et d’orphelins ? Et les cloches de la paix ? La joie… ? Et face aux jardins vides, les glaces indisciplinées ne révèlent-elles pas la fatuité de ces dignitaires bas et obscurs, l’oppressant quadrillage cédant sous un autre noir ?

Et c'est la "Grande dépression" issue d'une fameuse rue new-yorkaise qui réactivera, dès 1929, les poisons que notre artiste semble éprouver déjà au début d'une décennie qui veut oublier, soit les "années folles"...

En cette veille de centenaire d'une paix qui ne relève pas de la Paix, ne convient-il pas d'attendre de nos représentants, et même d'exiger d'eux, la plus grande fidélité aux idéaux nés des leçons d'un passé finalement bien proche ? Et de s'éloigner de Versailles, ce musée qui doit demeurer musée...

 

 

 

 

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