L’Etat matraquant la liberté, ou Goin en artiste d’alerte éclatant

Ou quand la violence déployée un 1er mai 2018 redonne toute son acuité au pochoir controversé d’un citoyen, aussi insaisissable que militant, réalisé dans le cadre du Grenoble Street Art Fest de 2016…

« C’est con, et il n’y a rien à ajouter »… avait alors tranché une éminente journaliste et essayiste, pourtant plus connue pour ses analyses soupesées. Probablement songeait-elle à Kévin Philippy, policier d’une hauteur exemplaire qui venait de se distinguer le 18 mai 2016. Et sans doute, les policiers exemplaires sont-ils aussi anonymes que nombreux. Sur un plateau de télévision voulu cérébral et distingué, on ne semblait pas saisir, alors, la montée d’un péril qui désormais envahit nos écrans et nous laisse consternés, paralysant au passage l'Assemblée nationale : un citoyen brutalisé jusqu’à l’insoutenable par un collaborateur du Président de la République. Collaborateur fringuant et choyé, manifestement, obscur et redoutable, indiscutablement.

Ainsi, au printemps 2016, en plein 49.3 dont l’avers d’un bouclier inutile fait l’écho, à l’issue de Nuits debout, terreau citoyen maculé de mépris ou d’indifférence, quand pleuvent les coups devant le lycée Bergson ou sous les yeux de La République des frères Morice, et en plein état d’urgence qui à défaut d’être gravé dans le marbre de la constitution s’échine à enserrer tout souffle de réflexion, la Liberté est à terre.

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 L’État matraquant la Liberté, Grenoble Street Art Fest 2016

Et alors que cette violence improbable s’abat, rutilante et leste sur le rêve éclos en 1789, relevé en 1830, 1848 ou 1871 notamment, la pelleteuse s’applique à araser le mur quadrillé et souillé de tags… "Con" ?

Lorsque Delacroix extrait des fumées parisiennes La Liberté guidant le peuple, il sait que l’heure n’est pas à son avènement. Lorsqu’il compose L’État matraquant la liberté, Goin sait encore plus sûrement que son œuvre est éphémère. Renversée, battue, effarée, malmenée par des forces écharpant toujours plus les couleurs de la liberté... Or si la Grande guerre aura détourné l’idéal de liberté en faisant croire aux braves qu’ils combattent pour lui, si même le mot étouffe dans un champ lexical martelé sur les ondes et le verre à la main (crise économique et crise des migrants, compétitivité, assistanat, travail, réforme, privatisation, déficit, ordre, terrorisme, et bientôt burkini...), si le suffrage universel aura finalement été consenti pour finir cerné dans le cadre monarchique d'une Ve République… la jeune femme, fragile et légère, mais aux jambes puissantes, demeure, têtue et entêtante, digne, appuyée sur d’épais ouvrages… Alors, si la force de l'État s’abat sur elle comme la Grande armée, anonyme et insensée, s’abattait sur le peuple espagnol célébré par Goya dans Tres de Mayo, ce n’est pas l’innocent aux stigmates ni l’ombre de la Vierge à l’Enfant qui sont ciblés, mais la Pensée, le Savoir, la Civilisation... que rien ne balaiera. Et vivifiée par des vents affrontant les cinglantes matraques, elle se sait souveraine. Assurément pertinent. Et intelligent !

La question que nous pose cet artiste indispensable est donc celle de l’État. Quant à la Liberté, elle est et doit être.

 

Et pour compléter l'hommage à Goin, une invitation à explorer son univers engagé :

http://www.goinart.net/

 

 

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