Des arbres

Ils sont le manteau de la terre, la voûte de nos solitudes, l’écrin poétique de nos amours. Et bien plus…

Le hêtre de Ponthus, Bretagne – Christophe Kiciak © Christophe Kiciak Le hêtre de Ponthus, Bretagne – Christophe Kiciak © Christophe Kiciak

Se hissant vigoureusement d’un sol légendaire (on évoque la forêt de Brocéliande), nourri par Éole et puissamment arrimé à ce corps céleste qu’est la Terre, ondoyant sous les cieux immaculés l’inondant de lumière, et ceint d’une couronne de résineux tenus à distance telle une cour à la fois transie de respect et protectrice, ce hêtre mythique et si discret dans sa forêt de Paimpont dit l’extraordinaire et procréatrice étreinte ciel et terre.

Modeste face à ce géant qu’elle sait être son fils, notre étoile, en clé de voûte, perce tout en délicatesse le houppier décliné ici en une somptueuse palette de verts et, semblant même descendue de son zénith, sonde l’incroyable ramure qui tente avec succès l’horizontalité généreuse. Ne sait-on pas, d’ailleurs, les liens intraspécifiques qu’établissent les arbres, qui pour materner le dernier-né, qui pour alerter d’une menace, qui pour soutenir un confrère en difficulté ? Des liens rehaussés de contacts interspécifiques, végétaux comme mycorhiziens, et des contacts qui, découvre-ton, s’étendent au monde animal qui est aussi celui de l’humain. Un humain qui d’expert insensé en déforestation se souvient aujourd’hui de l’arbre, car en quête de respiration comme de poésie. Et que révèle cette parure textile qui habille l’arbre de Ponthus ? Les noces féériques de l’air et de l’eau à l’ombre du feuillage…

Ainsi cet univers végétal à la verticalité et aux entrelacs que les belles mains humaines, en quête d’absolu, auront salué notamment par l’élan gothique, irradie l’écran et l’on s’attend même à voir racines traçantes, charpentières et fines ramilles se mouvoir avec majesté jusqu’à animer ce lourd fût cannelé. Et que dit encore cette fusion ? Elle rappelle que nous, animaux humains ou non, sommes issus du cosmos par un ancêtre commun, unicellulaire, capable de produire une molécule de chlorophylle captant la main tendue du Soleil, produisant l’oxygène, autorisant la Vie. Elle dit aussi cette main inversement tendue du végétal s’étirant vers nos origines grâce au bois généré pour l’occasion. Comme elle rappelle, par les membres amputés, notre destin qui est de venir et de partir, sans fin. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, ou Lavoisier résumé.

Enfin, troublante est la thèse du savoir neurobiologique de la plante (un cerveau situé aux extrémités des racines) confrontée à celle d’un savoir juste hormonal. Et si les particules de l’antique Lucrèce n’étaient pas les seules à alterner sans fin dispersion et agglomération ? Et s’il en était de même pour l’Esprit ? Unité absolue du Vivant qui était, est et sera…  

Alors aujourd’hui, enfants d’hier, et pour permettre demain, plantons et vivons les arbres. Et ne l’oublions pas : ils nous survivront et recoloniseront les terres quelle que soit notre empreinte. Le Ginkgo biloba d’Hiroshima nous l’a enseigné. Alors sans tarder, décolonisons et laissons-nous coloniser, pour rester ensemble.

Un grand merci surtout à un photographe et créateur, Christophe Kiciak, qui nous confie ici son image et qui avec intuition et inventivité saisit, sonde et déploie le vivant en fusionnant matière, couleur et esprit.

 

 

 

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