Du côté d’en-haut, quand en-haut la lumière s’éteint

Les sommets interrogent. Ils fascinent et coalisent comme ils broient et fédèrent contre eux. Qu’en est-il lorsqu’ils s’érodent et que les figures qui y sont destinées ou liées pressentent ou fréquentent les vents nouveaux ?

Rodolphe d’Autriche (Laxenburg 21.08.1858 – Mayerling 30.01.1889) – Elisabeth-Marie d’Autriche (Laxenburg 02.09.1883 – Vienne 16.03.1963) Rodolphe d’Autriche (Laxenburg 21.08.1858 – Mayerling 30.01.1889) – Elisabeth-Marie d’Autriche (Laxenburg 02.09.1883 – Vienne 16.03.1963)

Un plan américain et un plan taille, images de l’Europe d’hier... Celui d’un homme en 1887, dans l’attente, peut-être encore, d’une ère profondément réformiste. Et celui d’une dame en 1910, parmi les dépositaires de la multiséculaire maison des Habsbourg que la mythique mère et grand-mère qualifiait déjà de « ruine ».

Simple filiation ?

Appuyé sur une table qu’il saisit d’une main, scrutant voire conviant le spectateur, Rodolphe, prince héritier d’Autriche-Hongrie. Assise et altière, au regard qui se dérobe, Élisabeth-Marie, archiduchesse qui se sait étoile. Et si l’archiduc semble saisi par l’uniforme, ce rival infligé au livre posé ici en retrait, l’archiduchesse paraît s’élever, gracieuse et aérienne. Avec, pourtant, des ailes que l’on soupçonne pesantes pour elle également.

Car l’on devine, par le regard troublé et troublant du prince, comme sur bien des portraits et de façon toujours plus accentuée, un drame personnel : comment s’extraire, en effet, d’une enfance à l’éducation martiale sinon cruelle confiée à des officiers censés bâtir un empereur ? Ou comment s’émanciper d’une mère inaccessible et tourmentée par d’obscurs démons, quand sanglée sur le pont de navires bravant la tempête, ou les mains écorchées par les rênes d’une monture fougueuse, elle feint de fuir le monde, à grands frais qui plus est ? Comment encore, gérer en fils imaginé des temps nouveaux, scientifique et libéral, des relations seulement protocolaires sinon orageuses avec un père néo-absolutiste issu de la défaite infligée aux barricades de 1848 ? Un père qui aurait dénoncé jusqu’à sa succession lorsque lui s’ose à la plume masquée dans des journaux viennois et quand il envisage l’idéal républicain et la question sociale. Ou encore lorsqu’il blêmit à la vue d’un empereur voisin aux moustaches fières telle la pointe d’un casque fameux. Un père enfin qui, au bout du bout, en allié du cyclothymique Guillaume II justement, actionnera les leviers du cataclysme de 1914 sans se retourner. Condamnant aux tranchées boueuses et infâmes, des multitudes de vies fauchées.

En 1889, Rodolphe, consumé par la maladie, décidera d’en finir à Mayerling avec la douce et aimante Marie Vetsera, scellant en destin romantique (c’est ainsi que l’histoire s’écrit parfois) une existence de 30 ans jugée sans lendemain, dissoute dans des plaisirs discrets et les impasses des seconds plans. En suicidé et criminel, ose-t-on à peine imaginer et s’applique-t-on à taire jusque dans les moindres détails des rapports d’ambassadeurs et des funérailles, sans toutefois éteindre de lourdes rumeurs. Dépouille quasiment hors de portée des regards, mains étonnamment gantées du défunt, puis silence. Pourtant, le jeune homme pouvait-il savoir que sa fille qui le perd à 5 ans seulement, sera, à sa façon, son étonnante et digne héritière ? Couronnée elle non plus, la succession se faisant par primogéniture masculine et, surtout, la Grande guerre anéantissant l’empire. Malheureuse en mariage, elle aussi, assurément, mais la chose est banale. Le prolongement est ailleurs. Car au lendemain de la « der des ders », fière de sa titulature d’hier et déterminée (capricieuse à ses heures), elle soutiendra généreusement… les socialistes.

« Archiduchesse rouge », elle a donc du père, sublimé sinon enfoui dans les ombres familiales plus profondes encore que la crypte des Capucins à Vienne (aujourd’hui, la famille maintient son veto à toute réouverture du sarcophage princier en vue de nouvelles investigations fondées, notamment, sur les confidences de l’ultime impératrice d’Autriche), ce même destin d’avoir à affronter les siens et les convenances en caressant l’émancipation et les contraires. Et si l’impasse a ravagé le père, elle a révélé la fille en lui accordant un autre destin improbable alors que tout la vouait à la nostalgie voire à l’oubli. Enfin, leur beauté, qui n’est pourtant pas l’apanage des Habsbourg, suggère une même tragédie et une complicité atemporelle.

Alors, que dit le naufrage de l’un et l’attachement de l’autre aux vestiges et prestige des hauteurs, le doute aussi qui s’installe et la tentation d’ouvrir les fenêtres chez les deux ? Probablement que l’arrimage au pinacle voue aux dissidences, aux paradoxes, aux dissonances et aux drames. Et que lorsque les temps ont défait les mythes et les marbres, les sommets abiment les leurs. Aussi. Car pauvres en oxygène et en chaleur, et malgré leur éclat, ils sont des milieux finalement hostiles.

Le pouvoir est pathogène. Voire pathologie. Pathologie mutante, qui se souvient et se réinvente, se maintient et se retente. Parfois, il semble intégrer sa fin, mais rares semblent les doigts qui ne se brûlent pas à son contact. Moins souvent, il imagine son sabordage. Plus souvent enfin, il change de caste. L’histoire parle alors de révolution, quand en-bas on se dit qu’il va falloir patienter et se refaire une santé avant d’oser à nouveau la rue et les pavés.

 

 

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