Le «choix de Sophie» d'une mère non-humaine

Devoir donner la vie, devoir la céder, mais vouloir la sauver. Non, ce n'est ni Treblinka, ni Auschwitz, c'est ici et ailleurs. Et c'est aujourd'hui. C'est aussi l'émouvant hommage rendu à une mère qui pourrait être la nôtre.

 

Dans un paysage façonné par l'humain, une mère et son petit.

Sur un chemin douloureux,

de l'insémination à la mort que n'attendent ni la lame ni la tronçonneuse de "l'opérateur".

Ou quand des êtres sentients sont des produits à l'usage des animaux humains...

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Et c'est l'association L 214 qui publie ce témoignage d'une vétérinaire, Holly Cheever, Docteure en médecine vétérinaire, mère également. Il raconte l'histoire d'une vache ayant donné naissance à des jumeaux et qui tenta de garder l'un de ses petits, en effectuant un choix similaire à celui du personnage de Sophie dans le roman de William Styron, “Le choix de Sophie”. Devant la menace de perdre ses deux enfants dans un camp d'extermination, Sophie avait été contrainte d'en livrer un dans l'espoir de sauver l'autre. :

L 214 précise que les vaches, comme les humains et tous les autres mammifères, ne produisent du lait que lorsqu'elles ont enfanté. En élevage, chaque année les vaches « laitières » sont inséminées pour donner naissance à un veau. Mère et nouveau-né sont séparés après 24h, malgré l'intensité du lien qui les unit. On ajoutera que leur espérance de vie est divisée par quatre, et qu'au terme de cinq années à produire des quantités industrielles de lait, elles sont qualifiées de "lâcheuses" puis envoyées à la découpe, le cœur encore battant, le lait s'écoulant encore des pis épuisés...

Les vaches laitières sont des mamans privées de leurs petits. Avant le verre de lait, il y a la douleur d'une mère et la détresse d'un nouveau-né. Et le vertige est puissant lorsque l'on sait que le lait des vaches ou brebis n'est ni indispensable, ni utile, ni irremplaçable dans nos cuisines... Ni sans effets délétères sur la santé.

 

" J'aimerais vous raconter une histoire touchante et vraie. Après avoir obtenu mon diplôme à l'école vétérinaire de Cornell, j'ai fréquemment exercé dans les exploitations laitières de Cortland. J'y étais appréciée du fait de la douceur de mes interventions sur les vaches.

L'un de mes clients me sollicita un jour pour résoudre un mystère : la veille, dans une prairie, l'une de ses vaches Brune des Alpes avait mis bas pour la cinquième fois dans sa vie. Une fois rentrée à la ferme avec son nouveau-né, son veau lui fut retiré, et elle, conduite en salle de traite. Mais son pis était vide, et il le resta pendant plusieurs jours.

Après la naissance de son veau, cette vache aurait dû produire près de 47 litres de lait par jour. Cependant, et en dépit du fait qu'elle se portait bien par ailleurs, son pis restait vide. Elle partait au pré le matin après la première traite, revenait pour la traite du soir, et restait la nuit en prairie – c'était un temps où les bovins étaient autorisés à profiter un minimum de certains plaisirs au cours de leur vie – mais jamais son pis n'était gorgé de lait comme celui d'une vache qui a mis bas.

Je fus appelée deux fois sur place pendant la première semaine suivant son accouchement, mais je ne trouvai aucune explication. Finalement, le onzième jour, l'éleveur m'appela : il avait trouvé la réponse : la vache avait donné naissance à des jumeaux, et par un « choix de Sophie », elle avait livré l'un de ses veaux à l'éleveur et gardé l'autre dans un bois en bordure de prairie. Chaque jour et chaque nuit, elle retrouvait et nourrissait son petit – le seul qu'elle ait jamais pu garder auprès d'elle. Malgré mes efforts pour convaincre l'éleveur de laisser la mère et son petit ensemble, il lui fut enlevé et envoyé dans l'enfer des box à veaux.

Pensez un instant au raisonnement complexe élaboré par cette maman. Premièrement, elle se rappelait la perte de ses précédents petits et la conséquence de rentrer avec eux à la ferme : ne plus jamais les revoir (une situation déchirante pour toute mère mammifère). Deuxièmement, elle formule un plan et l'exécute : si ramener son veau à la ferme signifie le perdre inévitablement, alors elle installera et cachera son autre petit dans les bois, comme les biches, jusqu'à son retour. Troisièmement – et je ne sais comment l'expliquer – au lieu de cacher les deux veaux, ce qui aurait attiré la suspicion de l'éleveur (une vache gestante quittant la ferme le soir, la même vache revenant au matin non-gestante mais sans progéniture), elle lui en a donné un et gardé l'autre. J'ignore comment elle a pu faire cela – il aurait été plus probable qu'une maman désespérée tente de cacher ses deux petits.

Tout ce que je sais, c'est qu'il se passe derrière ces yeux magnifiques beaucoup plus de choses que nous, humains, n'avons jamais voulu voir. En tant que maman, qui ai pu élever mes quatre enfants, et n'ai pas eu à souffrir de la perte d'un seul d'entre eux, je ressens sa douleur."

 

Holly Cheever, Docteur en médecine vétérinaire
Vice Présidente du New York State Humane Association
traduit du site AllCreatures.org

 

Un déchirement, en France :

France 3 - Lait : séparation d'une vache et de son veau © L214medias

L'enfer du transport des veaux nourrissons © Association L214

Le blog L 214 : 

https://blog.l214.com/2013/02/28/le-choix-de-sophie-d-une-vache-laitiere?fbclid=IwAR0WSuAXzHdCgJ6CI49cihtmfaB7m7kyT0Y2RbwUIBLQaODb1H4fcqhaHnM

 

 

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