Simone Weil et la grève, ou la dignité retrouvée

Au Palais Bourbon, l’Histoire et la Renommée sont captives, figées sur un mobilier au sommet duquel un marteau assène l’exigence des pensées amputées. C’est ailleurs, sur les pavés et dans les lieux de labeur, que demain se dessine, des cols bleus aux pointes blanches de l’opéra Garnier. Et l’on se souvient d'une philosophe ouvrière syndicaliste révolutionnaire anarchiste mystique résistante...

Alors que les chantres de la macronie, sur leurs plateaux rutilants et face à leurs micros (qu’il conviendrait pourtant d’aborder la voix tremblante pour dire ce qui est, ce qui se pense, ce qui est souffles du moment), ignorent, étouffent, détournent et salissent la marche de libération actuelle, quand ils ne se gaussent pas et ne s’indignent pas, les têtes se relèvent. Mains arrachées ? Visages éborgnés et traumatisés ? Geôles remplies ? L’éveil demeure ! Sera-t-il parenthèse ? Probablement, car c’est le lot d’une histoire française que de voir des fenêtres rideaux aux vents sur une façade austère qui rappelle celles des lieux de détention. Mais une parenthèse à vivre pleinement. Et qui potentiellement sera constituante, en plus d’être destituante. Et assurément sublime car elle permet d’exister un moment, au moins et pour toujours. D’ailleurs, le Front populaire n’a-t-il pas bénéficié de tous les égards de l’Histoire et de la Renommée ?

Alors relisons les mots de Simone Weil (1909-1943) sur « les joies de la grève », elle qui dit si bien ce qui se vit si bien malgré et à cause de tout.

Simone Weil, 1921 Simone Weil, 1921

« Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. Oui, une joie.

J’ai été voir les copains dans une usine où j’ai travaillé il y a quelques mois. J’ai passé quelques heures avec eux. Joie de pénétrer dans l’usine avec l’autorisation d’un ouvrier qui garde la porte. Joie de trouver tant de sourires, tant de paroles d’accueil fraternel. Comme on se sent entre camarades dans ces ateliers où, quand j’y travaillais, chacun se sentait tellement seul sur sa machine !

Joie de parcourir librement ces ateliers où on était rivé sur sa machine, de former des groupes, de causer, de casser la croûte.

Joie d’entendre, au lieu du fracas impitoyable des machines, symbole si frappant de la dure nécessité sous laquelle on pliait, de la musique, des chants et des rires.

On se promène parmi ces machines auxquelles on a donné pendant tant et tant d’heures le meilleur de sa substance vitale, et elles se taisent, elles ne coupent plus de doigts, elles ne font plus de mal.

Joie de passer devant les chefs la tête haute. On cesse enfin d’avoir besoin de lutter à tout instant, pour conserver sa dignité à ses propres yeux, contre une tendance presque invincible à se soumettre corps et âme. Joie de voir les chefs se faire familiers par force, serrer des mains, renoncer complètement à donner des ordres. Joie de les voir attendre docilement leur tour pour avoir le bon de sortie que le comité de grève consent à leur accorder.

Joie de dire ce qu’on a sur le cœur à tout le monde, chefs et camarades, sur ces lieux où deux ouvriers pouvaient travailler des mois côte-à-côte sans qu’aucun des deux sache ce que pensait le voisin.

Joie de vivre, parmi ces machines muettes, au rythme de la vie humaine, le rythme qui correspond à la respiration, au battement du cœur, au mouvement naturel de l’organisme humain, et non à la cadence imposée par le chronométreur.

Bien sûr, cette vie si dure recommencera dans quelques jours. Mais on n’y pense pas, on est comme des soldats en permission pendant la guerre.

Et puis, quoi qu’il puisse arriver par la suite, on aura toujours eu ça. Enfin, pour la première fois, et pour toujours, il flottera autour de ces lourdes machines d’autres souvenirs que le silence, la contrainte, la soumission. Des souvenirs qui mettront un peu de fierté au cœur, qui laisseront un peu de chaleur humaine sur tout ce métal. »

Simone Weil, La Révolution prolétarienne, 10 juin 1936

 

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