Je ne peux plus respirer

«S'il vous plaît, je ne peux plus respirer. Mon estomac me fait mal. Mon cou me fait mal. Tout me fait mal». Ce sont les dernières paroles de George Floyd, sur le bitume de Minneapolis le 25 mai 2020. Osons le miroir qui mène des drageons aux racines d’un mal qui a lacéré et anéanti Frank Embree au couchant du XIXe siècle. Les paroles de l'un, le regard de l'autre. Et un fil.

Le lendemain de l'effroyable scène, une manifestante s'exprime au micro : "Hier nous avons vu un Noir se faire lyncher. Ils n'ont pas utilisé de corde. Il a juste utilisé son genou".

La veille, l'insistance des passants alertés par les supplications de l'homme avait été vaine. Tandis que la caméra filmait les 10 longues minutes d'agonie d'un homme au sol, sous le poids d'un policier sûr de lui et aux pieds de trois autres, non moins droits dans leurs bottes. Puis la vie est partie. La vie d'un homme, dont le maire de la ville, visiblement touché, dit aujourd'hui qu'elle comptait.

Lynching.

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Conserver et observer, ou non, ces deux faces d’une même scène de sadisme extrême ? Cette question qui taraude cède un peu lorsqu’on y décèle un fil ininterrompu, des plantations de coton aux violences policières racistes d'aujourd'hui en passant par le lynchage de ceux et celles qui ne baissaient plus les yeux du temps de Rosa Parks et de Martin Luther King.

C’est ainsi, le 22 juillet 1899 à Fayette dans le Missouri, que Frank Embree acheva son existence. Afin de faire avouer à ce jeune de 19 ans une agression sur une adolescente de 14 ans, il fut capturé, déshabillé puis fouetté par des justiciers sélectionnés pour leur puissante musculature. Les coups furent assénés avec rage et précision, lacérant peau et muscles, brisant un homme et, aujourd’hui encore, la foi en l’homme. Ce n’est qu’au bout de la 103e meurtrissure que la belle proie s’avoua vaincue. Ce qui n’était qu’un « nègre » fut alors photographié, debout sur une charrette, de face et de dos, dégradé encore. Et était-on allé jusqu’à lui imposer de fixer l’objectif ? Ou non ? Puis il rendit l’âme, sanguinolent, castré et pendu. Libéré. Innocent toujours.

Que lire aujourd’hui sur cette exhibition, jadis diffusée sur cartes postales ? Le caractère implacable du verdict prononcé par des blancs, parmi lesquels sans doute le shérif, à contre-emploi. Les regards dans l’ombre et, malgré tout, la fière allure de la meute animée de l’inébranlable conviction d’être le droit, la justice, la civilisation. L’impérieuse et heureuse nécessité aussi d’anéantir ce Noir. N’était-il pas en train de s’émanciper, lui qui des siècles durant n’était que l’esclave, l’objet à qui il convenait toujours et encore de rappeler sa vile condition ? Il signifiait alors un désordre qui ne pouvait être que la cause du désordre. Et la photographie devait graver cela dans le temps, car on refusait au temps qu’il changeât quoi que ce soit…

Il est temps de rompre ce fil. Là-bas, comme ici. Nous savons les violences policières motivées par une simple question de pigmentation de peau. Les nier est coupable. Et l'examen de conscience s'impose. Ici et là-bas.

 

Les images de l'interpellation mortelle de George Floyd aux Etats-Unis © L'Obs

Il avait le visage de la vie qui commence, la soif d'être debout, aussi, et de respirer à pleins poumons :

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