"Mémoires d'un berbère" - La longue et extraordinaire vie d’Hassan Ouakrim

Hassan Ouakrim, metteur en scène, chorégraphe, collectionneur d'art et doyen de la culture marocaine aux États-Unis, vient de publier son autobiographie, racontant son enfance dans le Maroc colonial, ses trois décennies en tant que directeur artistique au "La Mama Theatre" de New York, en passant par la création d'un mouvement de théâtre postcolonial au lendemain de l'indépendance du Maroc.

Hassan Ouakrim et son ami Mrabet, dans l'East Village, New York, le 29 avril dernier Hassan Ouakrim et son ami Mrabet, dans l'East Village, New York, le 29 avril dernier
Dimanche 29 avril 2019: une tente maure caidale se dresse sur un trottoir de l'East Village, juste à côté du restaurant algérien Nomad. En ligne, l'événement est décrit comme la grande « célébration de la nuit du Maghreb », bien qu'il s'agisse en réalité du lancement du livre et d’un hommage rendu à Hassan Ouakrim, âgé de soixante-dix-neuf ans. Alors que divers musiciens se préparent, et que danseurs et batteurs virevoltent , Ouakrim est assis en tailleur dans la tente, recevant ses invités - dont beaucoup sont d'anciens étudiants. Enturbanné, orné de lourds bijoux, entourés de lanternes et un brasier brûlant face à lui, il ressemble (intentionnellement, sans doute) à un sorcier nord-africain.

« Mon histoire est très différente », explique-t-il entre deux séances de dédicace, « mais c'est une histoire très américaine ». À ses côtés se trouve un ami de longue date, Mrabet, qui porte une djellaba aux couleurs et motifs du drapeau américain. Les visiteurs découvrent que cette robe blanche et bleue a en fait été conçue pour Mick Jagger lors de sa visite au Maroc en 1989.

Ces derniers mois, on a pu observer à une importante effervescence culturelle au sein des communautés nord-africaines (en particulier berbères) aux États-Unis. Il y a eu tout d’abord les célébrations du Nouvel An Yennayer dans différentes villes américaines à la mi-janvier (2019 correspondant en fait à l'année 2969 dans le calendrier amazighe.) Puis le 27 avril dernier, à Union City, dans le New Jersey, a eu lieu la célébration du Tafsut. Plus précisément, il s'agissait d'un rassemblement pan-berbère réunissant des Amazigh-Américains d'origine algérienne, marocaine et malienne à l’occasion de la commémoration du printemps berbère (Tafsut), à savoir la période de protestation et de mobilisation civile qui a éclaté en Kabylie, en Algérie, en mars 1980. Ces récentes activités – y compris les rassemblements hebdomadaires qui se tiennent tous les dimanches après-midis sur Union Square – ont notamment été motivées par les événements survenus dernièrement en Algérie et au Maroc, mais elles constituent également la preuve d'un important travail culturel accompli par la communauté grandissante amazigh-américaine. Hassan Ouakrim, metteur en scène, chorégraphe, collectionneur d'art et doyen de la culture marocaine aux États-Unis, vient de publier le premier volume de son autobiographie. Mémoires d’un berbère, première partie, relate l’enfance d’Ouakrim dans le Maroc colonial, ses tentatives de mise en place d’un mouvement théâtral nationaliste peu après l’indépendance, ses trois décennies en tant que directeur artistique au La Mama Theatre de New York ainsi que ses cinquante ans en tant que « master teacher » introduisant d’innombrables danses berbères et sahariennes (comme l’ahwach) aux États-Unis.

Hassan Ouakrim Hassan Ouakrim

 

Les mémoires d’Ouakrim débutent en 1947, dans le « village en terre » d’Aday, au cœur du Maroc central colonisé par la France, près de Tafraout, une ville située dans les montagnes de l’anti-Atlas. La scène d'ouverture présente Hassan, âgé de sept ans, debout au bord de la route avec sa mère, attendant un bus qui le conduira à des milliers de kilomètres au nord pour y retrouver son père, vendeur de charbon dans la kasbah de Tanger. « Ma mère, toute de noir vêtue, debout à mes côtés, priait et pleurait en silence. Elle me tendit un petit paquet de pain, quelques œufs durs et un petit pot d'huile d'argan », écrit-il, « je lui ai embrassa la main et je me précipitai vers le bus. » Débute alors la charmante histoire -racontée à travers les yeux d'un enfant de sept ans - d’un voyage à travers les montagnes du Maroc français au Maroc espagnol, jusqu'à la zone internationale de Tanger. Ouakrim aperçoit la mer pour la première fois à Agadir puis Mogador (Essaouira), puis change de bus à Casablanca, avant de traverser la frontière vers le nord, alors sous contrôle espagnol. Dans la ville coloniale de Tanger, le jeune enfant dort sur une natte de paille sur un toit de la médina, avec des cousins ​​éloignés. Chaque matin, il se rend du quartier indigène pauvre à la zone européenne, pour se rendre à l’école Poncey où son père l’avait inscrit.

Il apprend rapidement le français et l’espagnol et obtient son certificat d’études primaires en 1953. Son père ne peut toutefois lui payer les études secondaires. Il est donc envoyé chez un oncle dans le sud de Marrakech. Âgé de 12 ans, il passé d'un tuteur à un autre, d’une école colonial à une autre. On se moque de son accent, on le rabaisse comme « indigène berbère de la classe inférieure ». Il survit au manque et aux mauvais traitements, en prenant notamment de la hauteur grâce à son imagination débordante et en s'échappant dans le monde des djinns (esprits). « Bien que quitter mon lieu de naissance, Aday, m'ait laissé un grand vide et ait brisé mon cœur, mon esprit berbère ne me quitta pas pour autant. Dans mes rêves la nuit, un cavalier volant descendait de sphères plus élevées sur un resplendissant cheval blanc, une épée à la main. Avec mon burnous et mon turban, je le rejoignais. Nous survolions alors les montagnes de l'Atlas, libres, et explorions les contours de la terre. »

À Marrakech, boudé et intimidé par ses camarades de classe et ses enseignants, il trouve refuge à Jamaa El Fna, la fameuse grande place de la ville. Là, il se fond dans la foule de troubadours, de musiciens, de guérisseurs et de faux docteurs - impressionné par « la magie du spectacle ». Comme il l’écrit: « Je me suis connecté au fantasme de Jamaa El Fna dans les années cinquante, principalement pour me distraire de mes pensées négatives dans les moments de désespoir et de vide ». Le garçon est charmé par les artistes de rue, ainsi que par les « fantômes et esprits invisibles » qui habitent les ruelles de la médina. Un jour, alors qu’il observe un maître soufi capable de faire couler le lait d’une cruche vide, le guérisseur le saisit par le poignet et le pousse en avant: «Tu n’es pas d’ici. Retourne vers le nord d'où tu es venu ». Et d’ajouter « plus tard dans ta vie, tu finiras par quitter ces terres… Tu survoleras l'océan… par le pouvoir de la baraka, la bénédiction de Sidi Moulay Brahim » - en référence au saint dont l'esprit plane sur les montagnes de l'Atlas. « Lorsque tu traverseras l'océan, tu trouveras sur ton chemin de grands ponts, tu devras passer le reste de ta vie à Blad al-Marikan, en Amérique ». Le premier volume des mémoires d’Ouakrim se termine par son atterrissage à l'aéroport JFK de New York, un après-midi glacial de janvier 1972. En traversant le pont de Williamsburg pour descendre à Manhattan, il se souvient alors de la prophétie du guérisseur.

Ouakrim dresse un riche portrait de la vie au sein de la ville coloniale de Marrakech, où les Français dirigent à travers le potentat berbère Thami El Glaoui – « le seigneur de l’Atlas » - tout en réprimant le mouvement nationaliste naissant. « Tuer les terroristes, où qu’ils se cachent », était le mot d'ordre de l’État colonial. Le jeune Ouakrim commence à développer une conscience nationaliste, principalement par l’intermédiaire de son oncle, Ahmed Ouakrim, dirigeant de l’Armée de libération du Maroc et futur chef de l’Association des vétérans marocains. En août 1953, le sultan marocain Mohammed V est envoyé en exil par les Français et remplacé par son cousin Ben Arafa, lequel est largement considéré par la population marocaine comme un roi fantoche. Un jour au début de 1954, Hassan, un élève précoce de son collège, est convoqué au bureau du directeur. On lui annonce qu'il a été choisi pour présenter un bouquet de fleurs à Ben Arafa, qui doit visiter l’école prochainement. L’assistant du principal a même pris kes mesures pour la djellaba blanche que le garçon portera. Après s'être entretenu avec ses amis, le jeune homme de 14 ans décide qu'il ne remettrait pas « de cadeau public à un faux roi ». Lorsqu'il retourne au bureau du principal et les informe qu'il n’a pas pu obtenir la permission de son père, le principal lui donne un coup de pied et le jette contre les armoires métalliques. « Mon unique souvenir sensoriel est le son de ma tête qui s'écrase contre le métal ».

Le jeune adolescent fait bien de ne pas honorer le sultan fantoche. Quelques jours après sa visite au collège, Ben Arafa s’en va prier à l'ancienne mosquée Berrima dans la médina de Marrakech. De l’autre côté du mur de la médina, Ouakrim et son cousin Dabelk déambulent dans les allées, à la recherche de côtelettes d’agneau. Ils peuvent entendre les tambours et les trompettes de l’autre côté, le faste et les circonstances entourant la visite de Ben Arafa. Soudain, ils entendent une explosion: une grenade a été lancée sur le sultan alors qu'il s’apprêtait à quitter la mosquée. Dans la fumée, la panique et le chaos, les garçons aperçoivent Ben Arafa être escorté dans une voiture, sa robe ensanglantée. Des centaines de soldats bouclent la porte de la médina, emprisonnant tout le monde à l'intérieur. Hassan et son cousin sont projetés contre un mur, alors que des responsables de l'armée, accompagnés de chiens, effectuent des fouilles sur tous les individus. L'un des chiens gronde soudainement et saute sur le cousin d’Hassan, le tirant au sol. La police se précipite et constate que Dabelk porte, comme le veut la tradition, un kilo de côtelettes d'agneau sous le capot de sa djellaba; c’est ce qui attira l’attention du chien.

Ouakrim rentrera peu après à Tanger, où il terminera ses études secondaires. Il commence à fréquenter des ateliers de théâtre, des cours de formation vocale et des techniques de mime. En 1958, il est sélectionné pour danser au Théâtre Royal de Gibraltar, où il est récompensé par le gouverneur britannique et son épouse. C’est la première fois qu'il voyage à l'étranger et qu'il représente le Maroc. Lorsque Tanger devient une partie du Maroc en 1960, il collabore avec l'acteur Bachir Skiredj pour créer un mouvement théâtral au sein de la ville. Ouakrim continue en parallèle à travailler comme inspecteur d'école et administrateur d'université, faisant la navette entre Rabat et Tanger. En 1968, il fonde Inossis, la troupe de théâtre berbère qui existe toujours à ce jour, mêlant ballet et folklore amazigh. Ouakrim invente le nom en utilisant la « technique de découpage » de son ami William Burroughs qui consiste à découper quelques mots en lettres simples, pour ensuite mélanger les lettres au hasard et accepter le résultat – « Inossis ».

Inossis Berber Ballet Theatre - 1968 Inossis Berber Ballet Theatre - 1968

« Mémoires d'un berbère » contient des épisodes hilarants, de nombreux potins et des descriptions de bars, de bordels et de discothèques les plus populaires du Maroc des années 1960. Mais les mémoires rendent également compte de l’euphorie ressentie par de nombreux artistes marocains au moment de l’indépendance, autant que de l’émouvant chagrin éprouvé lorsque la monarchie, inquiète des manifestations de gauche, réprime les artistes et les intellectuels. Ouakrim écrit: « La fin des années soixante était une période florissante pour tout art confondu », mais « la plupart [des artistes] se heurtèrent à des barrières bureaucratiques impossibles à surmonter… Depuis l’indépendance du Maroc, les artistes tendent à rendre à leur pays… Le gouvernement a toutefois d’autres ambitions… les formalités administratives entravent les efforts des artistes marocains, nuisant chaque jour un peu plus à notre identité culturelle ».

Catalogue de la pièce d'Ahmed Yacoubi mise en scène par Hassan Ouakrim au théâtre La Mama, New York Catalogue de la pièce d'Ahmed Yacoubi mise en scène par Hassan Ouakrim au théâtre La Mama, New York
Au début de 1972, Ellen Stewart, directrice et fondatrice légendaire du théâtre expérimental La Mama, invite Ouakrim à l'aider à monter la pièce « A Night Before Thinking », adaptation du récit raconté par le peintre marocain Ahmed Yacoubi au romancier Paul Bowles. (L’avant-propos des Mémoires d’un Berbère est en fait rédigé par Stewart: elle se réfère à Ouakrim comme étant son « fils » - et « l’ambassadeur de la culture marocaine aux États-Unis »). Ouakrim deviendra éventuellement directeur artistique de La Mama.
Hassan Ouakrim - Ambassadeur culturel marocain à New York Hassan Ouakrim - Ambassadeur culturel marocain à New York

 

Près d’un demi-siècle plus tard, Ouakrim vit toujours dans l’East Village, à quelques rues du théâtre. Son appartement au quatrième étage fait figure de musée, avec des objets issus du monde entier: tableaux des peintres marocains Ahmed Yaqubi et Mohammed Hamri, paravents de chambre en bois syrien datant du XVIIIe siècle, tissus et tapisseries rares, théières antiques et bouteilles d'eau de rose en argent du Nord de l’Afrique, et multitudes de paniers de bijoux nord-africains. Lorsqu'il s’entretient avec des invités ou des journalistes, Ouakrim s’assied au sommet d’une chaise en bois et mosaïque, vêtu d’une robe et d’un turban touareg, ajustant ses bracelets et bagues ornés de pierres, tandis qu’il discute de la vénération des ancêtres dans les sociétés berbères, de son amitié avec Jean Genet ou encore de son amour du « savoir kabbalistique».

Hassan Ouakrim, Maroc, 1968 Hassan Ouakrim, Maroc, 1968

« Mémoires d'un berbère », c'est quatre-vingts pages de texte et trente pages de photographies fascinantes: on y découvre Ouakrim avec son père dans leur village ancestral; les plans des premiers spectacles d'Inossis; des photographies de l'auteur avec plusieurs musiciens et écrivains célèbres avec lesquels il a collaboré (dont les écrivains Mohammed Choukri, Jean Genet, Allen Ginsberg, et le musicien Randy Weston.) On y aperçoit également une photo fascinante d’Ouakrim déguisé en soldat colonial français, posant avec Donald et Ivanka Trump, lors d’une soirée costumée dans les Hamptons en 1992.

Les derniers chapitres racontent les escapades d’Ouakrim avec le peintre défunt Mohammed Hamri et les Master Musicians de Jajouka, le groupe soufi que Burroughs a qualifié de « groupe de rock & roll vieux de 4000 ans ». Jajouka a enregistré avec les musiciens de jazz Ornette Coelman et Randy Weston, ainsi que Brian Jones, fondateur des Rolling Stones. Ce dernier enregistra « Brian Jones présente les Pipes de Jajouka » après sa visite au Maroc en 1968 – et espérait intégrer les rythmes du groupe à la musique des Rolling Stones. Mais le 2 juillet 1969, Jones est retrouvé immobile au fond de la piscine de sa ferme. Les fans de Rolling Stone se sont longtemps interrogés sur les mystérieuses circonstances de sa mort (Le rapport du médecin légiste indiquait « une mort par mésaventure », notant que la consommation de drogue et d’alcool avait affecté le foie de Jones).

Dans les dernières pages de « Mémoires d’un Berbère », Ouakrim – initié au groupe Jajouka – propose une théorie alternative de la mort du musicien anglais: selon lui, Jones fut maudit par la Jajouka après une dispute concernant un paiement – et fut ensuite frappé par la foudre alors qu’il se trouvait dans sa piscine à la Catchford farm. « J’ai participé à cette sombre cérémonie lorsque les Master Musicians se sont rassemblés à l'extérieur pour régler leurs affaires avec Brian Jones », écrit Ouakrim. « Ils ont formé un cercle, faisant appel à l'esprit de Jajouka. Au lieu de prier en direction du ciel, pour tous, ils ont abaissé leurs mains en direction du sol et fait la prière à l'envers… Brian Jones a été frappé par la foudre dans sa piscine pendant que les musiciens livraient leur malédiction. La puissante énergie du cosmos s’est abattue sur lui et lui a transpercé le cœur ». Plus tard, la Jajouka enregistra un morceau - en possession d’Ouakrim - où ils accordent leur pardon à Jones et demande aux esprits de le bénir. En 1989, les Rolling Stones se rendent à Tanger et enregistrent le titre « Continental Drift » avec Jajouka, en hommage à Jones.

Ouakrim soupçonne que c'est Mick Jagger – qui enviait Jones – qui l'aurait empêché de payer les musiciens marocains: « Personnellement, je n'ai jamais aimé Mick Jagger ».

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.