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Billet de blog 22 mars 2020

Résonance 3 - "Le courage médical"

Magnifique discours célébrant le courage des soignants qui, au péril de leur propre vie, ont lutté contre l'épidémie de choléra à Montpellier en 1865. En tout point d'actualité. Hommage aux soldats du soin.

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« Je devrais […] raconter, dans ces termes simples qui conviennent aux belles choses, l'acte de dévouement que vous venez d'accomplir ; dire avec quel élan désintéressé vous avez répondu à l'appel qui vous était fait ; avec quelle [...] ardeur vous avez sacrifié, pour cette mission austère, et les joies si bien méritées du repos au foyer de la famille et la sécurité qui leur donnait un nouveau prix. […] Qu'ai-je besoin de rappeler votre attitude en présence de l'épidémie ? Les populations […] vous ont vus à l'œuvre, et elles ont battu des mains, et les mille voix de la presse se sont faites les échos et de votre belle conduite et de leur gratitude. […]

Nous avons le privilège (et qui de nous n'en serait fier ?) d'appartenir à une profession vraiment élevée, parce qu'elle est vraiment humaine ; vraiment pénible, parce qu'elle repose tout entière sur l'abnégation ; une profession dans laquelle il faut être toujours prodigue de soi ; une profession qui est grande par ce qu'elle donne, grande aussi par ce qu'on lui refuse, et qui, si elle est souvent récompensée comme elle l'est aujourd'hui, a parfois aussi à se contenter des mâles dédommagements du devoir accompli. [...]

Alfred de Vigny a écrit un livre auquel il a donné ce titre : Grandeur et servitude militaires. Il faudrait aussi en écrire un sous cet autre titre : Grandeur et servitude médicales. Grandeur par l'objet même de la médecine, qui est l'homme, ce roi dépossédé dont parle Pascal, mais enfin ce roi ; grandeur par le but, qui est la conservation de sa vie ; grandeur par les moyens, en lesquels doivent se réunir toutes les facultés du cœur et toutes les puissances de l'esprit : grandeur par son désintéressement, en ce que rien ne paye à leur valeur les anxiétés qu'elle cause et les sacrifices qu'elle coûte...

Voilà, sans doute, bien des grandeurs ; mais aussi que de servitudes, qui deviennent, il est vrai, par un admirable arrangement, la source de grandeurs d'un autre ordre. Servitudes des sens, que tout contriste ; servitudes de l'imagination, que refroidissent les réalités d'études devant lesquelles tombent tous les voiles ; servitudes du cœur au contact journalier de la misère et des souffrances ; servitudes d'une responsabilité dont les frontières sont toujours indécises ; servitudes d'un labeur acharné ; servitudes, en un mot, de l'existence tout entière. Voilà quels seraient les chapitres de ce livre, dans lequel tout vrai médecin pourrait lire son histoire. Puisse-t-il un jour tenter une plume digne des grandes choses qu'il devrait renfermer, une plume surtout […] qui pourrait parler, comme vous, avec l'autorité du devoir accompli et du dévouement consommé ! Vous venez d'écrire vaillamment une page de ce livre […] ; je la détache et je la lis devant vous ; elle a pour titre : "Le Courage médical". […]

Qu'il me soit […] permis de faire ressortir devant vous, qui venez de le si bien pratiquer, ce que ce courage calme et réfléchi a de vraiment grand.

Milton, dans une des conceptions les plus grandioses de son Paradis perdu, représente l'archange Michel déroulant, sous les yeux d'Adam prévaricateur, la longue chaîne des misères qui doivent accabler sa descendance et lui ouvrant les perspectives lugubres d'un hôpital. Voilà notre champ de bataille à nous : c'est là que nous luttons contre un ennemi invisible qui frappe traîtreusement ses coups, en se cachant ; là que nous remportons nos victoires, qui sont les belles et pures victoires de l'humanité ; là aussi que nous subissons nos défaites ; là que nous avons si souvent à nous défendre contre les tristesses du cœur et les découragements de l'esprit ; là que nous combattons pour la bonne cause et que nous nous formons à cette école stoïque du mépris de la mort ; c'est là, enfin, que nous tombons, quelquefois sans gloire pour nous, jamais sans profit pour l'exemple. Là, le médecin, tout entier aux autres, n'a pas une pensée qui se rapporte à sa sécurité propre, et si l'épidémie qu'il combat a, ainsi que cela arrive si souvent, le funeste privilège de se transmettre par contagion, il l’oublie, ou du moins il ne songe à s'en souvenir que le lendemain, quand, l'hécatombe finie, la science enregistre froidement, et comme des compensations pour l'avenir, les enseignements que cette douloureuse épreuve lui a fournis. Respirer l'air contaminé des salles d'hôpitaux, s'y nourrir de ces spectacles douloureux dont l'habitude émousse à peine la tristesse, se pencher sur le lit des malades, leur donner ces soins dont on aura peut-être besoin soi-même dans une heure, étonner la mort à force d'héroïque insouciance, quelquefois même risquer sa vie par des épreuves d'inoculation, dans le but de rassurer les esprits et de raffermir ces liens d'une solidarité d'assistance que la crainte relâche trop souvent ; et, si ce n'était assez de tant de dangers, aller braver la mort jusque dans son sanctuaire et lui demander, par de périlleuses investigations, le secret des coups qu'elle a frappés ; en un mot, s'oublier généreusement et se prodiguer pour les autres, voilà le courage médical, ce courage calme et réfléchi que chaque épidémie nouvelle fait surgir. […]

Où s'alimente donc ce courage qui, à notre époque trop calomniée, fait germer tant et de si beaux dévouements ? Il a une source belle, pure, intarissable, c'est le devoir ; grand mot et grande chose à la fois, dont le principe et la récompense sont cachés au plus intime de notre être. C'est lui qui nous place à notre poste dans la société, et quand ce poste est dangereux nous devons y rester fermement, quoi qu'il arrive. […]

Veilles, inquiétudes, travail, épidémies, tout contribue à abréger notre carrière. C'est là notre gloire, et nous y tenons, et nous ne voudrions pas qu'il en fût autrement. Les soldats mutilés aiment à montrer leurs blessures ; le corps médical a le droit aussi de parler de ses fatigues, de ses tristesses, des vides multipliés que la mort fait dans ses rangs, et d'appeler sur l'art auquel il se dévoue une considération qui lui est due. […]

En tout, le dévouement […] appelle la récompense, et ne craignez jamais que le vôtre ne la rencontre pas. »

Source : Le courage médical. Discours prononcé devant l'école de médecine de Montpellier le 15 février 1866 à l'occasion des récompenses accordées aux étudiants qui se sont distingués dans la dernière épidémie de choléra, par le professeur Fonssagrives, Montpellier, Imprimerie typographique de Gras, 1866.

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