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Billet de blog 27 mars 2020

Résonance 5 - Médecin ou charlatan? L'affaire des vaccins du docteur Marbais

Alors que depuis quelques jours le traitement à la chloroquine de l'infectiologue Didier Raoult a fait l'objet de toutes les controverses et les conjectures dans la lutte contre le Coronavirus, retour sur les polémiques autour du docteur Marbais et de son vaccin non homologué contre la tuberculose, qui défrayèrent les chroniques médicales et judiciaires des années 1920 aux années 1950.

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"J'étais malade et je suis bien portant", "J'étais déclaré incurable et il m'a guéri", "J'allais à la mort certaine et à lui seul je dois la vie". Ce 4 décembre 1924, les témoins se succèdent devant la 10e chambre du tribunal correctionnel de Paris afin d'apporter leur soutien au docteur Salomon Marbais, accusé d'infraction à la loi sur les sérums pour avoir utilisé des vaccins de sa propre fabrication, sans autorisation préalable. Il y a bien quelques témoins pour déplorer l'inefficacité de ses traitements, voire rapporter le décès de membres de leur famille soignés par le médecin. Il y a bien, aussi, plusieurs personnalités médicales, venues contester la validité scientifique des préparations du docteur Marbais et l'accuser de "charlatanisme". "Complot de confrères jaloux", balaye alors l'inculpé sous les ovations et les embrassades de patients reconnaissants.

Né en Roumanie en 1874, ancien interne à l'hôpital de Bucarest, Salomon Marbais a émigré au début des années 1900 à Paris, où il est devenu préparateur à l'Institut Pasteur et où il s'est forgé quelques amitiés solides parmi ses compatriotes émigrés comme lui, à l'instar de Constantin Brâncuși, jeune sculpteur alors inconnu. Après la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il a travaillé à des recherches sur les vaccins contre la fièvre typhoïde et a soigné comme infirmier des cas désespérés de grippe espagnole à l'hôpital Cochin, il a obtenu son doctorat en médecine de l'Université de Paris en 1921 et s'est installé en libéral dans un cabinet situé à Passy, dans le 16e arrondissement de Paris. Ayant conçu un vaccin contre l'une des maladies les plus ravageuses de l'époque - la tuberculose - mais n'ayant pu obtenir l'homologation de ce vaccin par les autorités médicales, il n'en continue pas moins de le fabriquer et de l'inoculer à ses patients en toute illégalité. Avec succès semble-t-il. En 1922, on dit qu'il possède déjà "une longue et impressionnante liste de guérisons réalisées", certains malades ayant "reconquis un état de santé qui fait l'étonnement de leurs proches". Ses résultats surprenants lui attirent une clientèle de plus en plus nombreuse, venue de toute la France, femmes du monde, notables et même un député qui paient rubis sur l'ongle ses traitements miracles. Son succès, en marge de la médecine autorisée, n'en finit plus de grandir. "Et c'est vous, vous tout seul, d'un beau geste paisible / Insufflant de la vie et déjouant la mort / Qui faites le miracle, à l'homme inaccessible / En souriant d'être si fort", lui écrit ainsi une patiente, dans un poème qu'elle lui dédie, sous le titre évocateur "Résurrection".

Charles Fouquié, "Le Scandale du vaccin Marbais", 1954.

La roue tourne en 1924. La justice est saisie pour contrôler ces vaccins qui semblent soulever l'enthousiasme, mais qui suscitent également des plaintes d'un peu partout. A l'été 1924, une instruction pour escroquerie et infraction à la loi de 1895 sur les sérums thérapeutiques est lancée, à laquelle s'ajoute une plainte pour une sordide affaire d'attentat à la pudeur sur deux fillettes de douze et neuf ans. Le médecin est immédiatement écroué à la prison de la Santé. Protestant de son innocence, affirmant qu'il est la victime d'un complot ourdi par des médecins rivaux, il entame une grève de la faim jusqu'à son procès. Celui-ci a lieu en décembre 1924. L'avocat de Marbais, Joseph Paul-Boncour, ténor du barreau, député, ancien ministre et avocat de la famille Jaurès contre le meurtrier du leader socialiste, Raoul Villain, fait défiler à la barre les heureux patients du médecin. Le docteur Marbais est finalement acquitté du chef d'escroquerie, le tribunal jugeant"que de nombreuses guérisons justifient dans une certaine mesure l'efficacité de ses remèdes consistant en vaccins par piqûres intraveineuses". Condamné néanmoins à 500 francs d'amende pour avoir utilisé un vaccin non homologué, et à quatre mois d'emprisonnement pour attentat à la pudeur, le docteur Marbais ne désarme pas et se pourvoit en appel, puis en cassation. En 1926, il est totalement blanchi de tous les faits qui lui sont reprochés, et réhabilité, quoiqu'ayant pâti au passage de cet épisode en ayant vu sa demande de naturalisation rejetée en 1924.

L'histoire ne s'arrête cependant pas là. Ayant quitté Passy pour ouvrir un cabinet à Livry-Gargan, le docteur Marbais reprend ses vaccinations et, après les révisions de la loi sur les sérums en 1934 et 1937, dépose une nouvelle demande d'homologation pour son vaccin. Nouvel échec, redoublé par une plainte du ministère de la Santé publique, qui le poursuit en 1938 pour infraction. Il n'est pas le seul à faire les frais de ces dispositions réglementaires nouvelles. Certains parlementaires s'en feront l'écho après-guerre :

"Il existe, monsieur le ministre, vous ne l'ignorez pas, ce qu'on a coutume de dénoncer sous le nom de malaise de la médecine. Ce malaise résulte actuellement de l'arrêté du 19 juin 1937 sur les sérums thérapeutiques. Aux termes de cet arrêté, tout médecin désirant procéder sous sa responsabilité à des essais systématiques en vue de l'application usuelle à la thérapeutique d'un produit nouveau qui n'a pas fait l'objet d'une autorisation gouvernementale, doit adresser une demande au ministre de la santé publique. S'il est autorisé à expérimenter le médicament en cause, celui-ci ne peut être utilisé qu'à titre gratuit et exclusivement dans les établissements hospitaliers, cliniques, centres de recherches, préalablement agréés par le ministre de la santé publique, après avis de la commission d'essais. Or, cette restriction relative au lieu d'expérimentation crée des difficultés pour les chercheurs audacieux, inventeurs de remèdes reposant sur des principes qui heurtent les conceptions scientifiques actuellement admises, et cela, bien sûr, pour le plus grand dommage des malades. Ainsi des médicaments se trouvent-ils évincés sans que leurs inventeurs aient eu la possibilité d'établir la preuve de leur efficacité. Des sanctions ont été prononcées à l'encontre de praticiens qui utilisaient des remèdes en marge des conditions légales. De telles mesures, régulières dans leur forme, laissent cependant subsister, monsieur le ministre, une gêne morale, celle que cause le sentiment que le scepticisme a priori et arbitraire dont fut naguère victime un Galilée, et si hautement reprouvé de nos jours, se perpétue, malgré la discipline scientifique moderne" (Journal officielAssemblée nationale, 20 février 1953).

Galilée ou pas, le docteur Marbais n'est pour sa part pas encore au bout de ses peines. Interdit d'exercer la profession médicale par le régime de Vichy lors de la Seconde Guerre mondiale du fait de ses origines étrangères, il poursuit malgré tout ses activités médicales à Livry-Gargan tout au long de l'Occupation, et tente, à la Libération, de se faire inscrire au tableau du Conseil national de l'Ordre des médecins. Mal lui en prend. Condamné pour corruption de fonctionnaire et exercice illégal de la médecine en 1946 et 1947, il est, une fois de plus, soutenu à l'audience par ses nombreux patients - "Lorsque paraît l'inventeur du vaccin miraculeux, c'est un triomphe, des applaudissements éclatent de toutes parts, des femmes pleurent", rapporte le journal Combat - avant de se pourvoir en appel et d'être une nouvelle fois acquitté, tandis que son vaccin contre la tuberculose suscite un intérêt croissant au sein de la communauté médicale, qui l'utilise de plus en plus.

Combat, 19 juillet 1947 © Source gallica.bnf.fr / BnF

En 1947, le docteur Marbais tente donc à nouveau sa chance et saisit le ministère de la Santé publique pour obtenir l'homologation de son vaccin. Dans le même temps, un "Comité national Marbais" est créé à Lyon, en juin 1947, au siège du Mouvement populaire des familles, pour revendiquer l'utilisation du vaccin Marbais contre la tuberculose. En 1948, une association, "Les Amis de Marbais", est aussi créée à Livry-Gargan et le vaccin Marbais reçoit le soutien de la Fédération nationale de lutte antituberculeuse. Son vaccin fait des émules : à Lyon, le docteur Charles Fouquié, qui s'enorgueillit d'être son disciple, l'utilise au grand jour. Le processus d'évaluation scientifique du vaccin par le ministère est cependant très long. Cinq ans plus tard, le ministre de la Santé publique est interpellé à trois reprises à l'Assemblée nationale à ce sujet et, en 1953, finit par répondre que les évaluations sont encore en cours. Entre temps, le docteur Marbais a, une fois encore, été traîné devant la 16e chambre correctionnelle de la Seine pour exercice illégal de la médecine. En 1954, le docteur Charles Fouquié est lui-même rayé de l'ordre des médecins pour avoir utilisé le vaccin Marbais, et poursuivi en justice, avant d'être finalement acquitté à son tour, tandis que le docteur Marbais dépose une requête devant le Conseil d'Etat, pour demander réparation suite au préjudice causé par le "refus répété et persistant" du ministère de la Santé de procéder à l'examen de son vaccin.

Il n'aura pas l'occasion d'obtenir gain de cause. En 1955, le docteur Marbais décède à l'âge de 80 ans, sans avoir jamais vu son vaccin reconnu, en dépit du fait que ce vaccin continue alors d'être utilisé par plusieurs médecins. On en trouve encore mention en 1961 dans les écrits d'Elise et Célestin Freinet, qui dans leur ouvrage Vous avez un enfant, lui attribuent un "succès grandissant". A Livry-Gargan même, une rue lui est dédiée, qui existe encore aujourd'hui.

Alors médecin ou charlatan ? Marginal certainement, peu éthique et bateleur sûrement, non reconnu par ses pairs assurément, sans doute aussi peut-être victime de rivalités médicales alors que le BCG s'impose peu à peu comme le vaccin officiel contre la tuberculose en France (il devient obligatoire en 1950), le cas du docteur Marbais illustre en tous cas les dynamiques conduisant à des emballements autour de traitements dits "miracles" et interroge les coulisses des processus d'autorisation des produits pharmaceutiques. Surtout, l'affaire questionne la porosité des frontières entre science et croyance. Face aux maladies que l'on dit incurables, on aura toujours tendance - et c'est humain - à se raccrocher à tout ce qui peut permettre d'espérer.

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