Résonance 6 - Faire des économies sur le dos des malades : un vieux débat

La dénonciation d’une vision comptable et gestionnaire de la santé et de l’hôpital ne date pas d’hier. À sacrifier les conseils et les besoins des médecins sur l’autel de l’impératif budgétaire, un pays se condamne à la catastrophe en cas de crise sanitaire et attente à "la vie de ses enfants". C’est ce qu’explique le sénateur Laboulaye en 1876, alors que le Parlement débat de la santé aux armées.

M. Laboulaye : « À première vue, c’est une question technique, tout au plus une querelle de prérogatives entre les intendants et les médecins. Quand on l’examine de près, on voit qu’il n’y a pas de question qui soit plus digne d’occuper le législateur et d’intéresser le pays. [...]

Nous avons une expérience, une triste expérience du danger qu’il y a à confier à un corps, très respectable sans doute – celui de l’intendance – à lui confier, dis-je, des attributions médicales. Il ne sert de rien de dire qu’on ne dispute pas au médecin l’art de guérir ; que lui seul peut l’exercer, car on le paralyse quand on n’écoute pas ses conseils, quand on établit des hôpitaux sans son consentement, des ambulances qui ne sont pas faites sous ses ordres, quand souvent même l’ambulance manque là où le médecin aurait besoin de l’avoir auprès de lui.

Il est certain qu’avec ce partage du service médical et du service administratif, on arrive à un résultat désastreux. L’exemple de la Crimée […] est un exemple terrible Nous avons perdu en Crimée 95 000 hommes. Il en est mort 10 000 par le feu de l’ennemi. On calcule que 10 000 ont succombé à la suite de blessures et que 75 000 ont été victimes du scorbut ou du typhus. Or, le scorbut et le typhus sont des maladies de misère qui résultent du défaut de soins. Avec un service bien organisé, je n’hésite pas à dire qu’on aurait sauvé plus de monde. [….]

Dans cette guerre de Crimée, il est mort 82 médecins, dont 58 du typhus ! Tous ont réclamé par la bouche de leur chef ; tous ont dit que ces désastres provenaient, en grande partie, de ce qu’on n’avait pas voulu suivre les conseils des médecins. […] "C'est un crime de lèse-humanité". [...]

Quand on lit ce qu’ont écrit les médecins, on trouve toujours la même chose, absence d’ambulances, manque de charpie, de boîtes à instruments, en un mot désordre complet. Et pourquoi ? Par une raison bien simple, c’est que la responsabilité n’est pas là où elle doit être […]

On nous disait tout à l’heure : « Mais voulez-vous faire des médecins des administrateurs ? » Non, messieurs. Jamais la comptabilité, l’ordonnancement ne seront dans des mains plus probes ni plus honnêtes que celles de l’intendance. Cependant, à qui appartient-il de savoir s’il y a dans un hôpital tous les approvisionnements nécessaires ? À qui appartient-il de savoir où sont les voitures d’ambulances, de dresser des infirmiers, des brancardiers ? On dit : « Naturellement, c’est aux médecins ». Pas du tout ; suivant la loi française, cela appartient à l’intendance. […]

Quel est le résultat ? Je vais vous le dire. On a voulu, quand on a établi l’intendance, avoir un corps qui introduisit dans l’armée l’économie la plus complète : on y a réussi ; et, je le répète […], on est arrivé à un tel résultat qu’on l’a dépassé. Oui, vous avez des journées d’hôpital qui sont d’un prix extraordinaire, que vous payez deux fois moins qu’en Angleterre, mais vous sauvez deux fois moins de malades.

Avec l’intendance, vous aurez l’économie d’argent, je crois ; mais avec le système de santé dirigé par des médecins, vous aurez l’économie des hommes ; or, je dis que cette économie, ce n’est pas seulement une chose avantageuse, c’est notre devoir le plus impérieux. (Assentiment)

En 1869 […] je fis un long article dans La Revue des Deux-mondes pour déclarer que si la guerre recommençait, nous n’avions pas de service médical organisé pour deux mois. La guerre de 1870 arriva. J’avais l’honneur de faire partie de cette commission de secours aux blessés qui, dans les premiers moments, s’attira les dédains de l’administration qui se croit toujours sûre d’elle-même. On déclara au Sénat que tout était prêt, que rien du service de santé ne manquait. Quand on parlait de cette commission de secours aux blessés, on disait que c’était une commission d’amateurs qui promenaient seulement quelques voitures dans les Champs-Elysées. Cependant, non pas deux mois, mais quinze jours après nos désastres, un intendant général vint nous déclarer qu’il n’y a avait plus rien, ni ambulance, ni charpie, ni linge, et il nous demanda ce que nous pouvions faire. […]

Que propose aujourd’hui M. le ministre ? […] Dans l’hôpital […] l’intendant devra s’assurer si on met dans la même pièce des agents atteints de la même maladie. Mettra-t-on dans une même salle les typhiques ? Le règlement le dit ; mais ce serait créer un foyer d’infection ! D’autre part, il y a des gens anémiques qu’il faut soigner, auxquels il faut donner une nourriture plus substantielle que celle qu’ils reçoivent ordinairement. Il y a un règlement qui déclare qu’on peut donner une côtelette par dix personnes : si vous avez cent malades, vous donnerez donc dix côtelettes ! C’est tomber vraiment dans l’enfantillage, mais cet enfantillage peut coûter la santé à nos pauvres enfants.

Les médecins, nous dit-on, ne peuvent pas administrer ; c’est un cadeau fatal que vous voulez leur faire. Nous vous demandons seulement que les médecins [...] puissent dire, par exemple : il me faut aujourd’hui tant de lits, tant d’instruments, qu’ils commandent exactement comme les chefs d’armée. Aujourd’hui, le médecin ne peut rien commander. […] La toute-puissance appartient au corps de l’intendance, et c’est cela qu’il faut briser. […]

Ce qu’il faut, c’est que nous fassions un service de santé organisé avec les médecins en tête, et qu’il y ait là une responsabilité effective. Cela, nous pouvons le faire. Quant aux garanties financières, qu’on les cherche, qu’on les exige, qu’on défende les deniers du pays, je ne demande pas mieux, mais je plaide ici pour la vie de nos enfants ».

Source : Journal officielSénat, Débats parlementaires, 16 novembre 1876.

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