Haïti : L’assassinat d'un brillant intellectuel et militant politique

Haïti : In Memoriam Raymond JEAN-FRANCOIS [21 novembre 1941 – 2 juillet 1969]

Raymond JEAN-FRANÇOIS lorsqu'il avait 18 ans © Huguette JEAN-FRANCOIS Raymond JEAN-FRANÇOIS lorsqu'il avait 18 ans © Huguette JEAN-FRANCOIS

Haïti : L’assassinat d’un brillant intellectuel et militant politique

In Memoriam Raymond JEAN-FRANCOIS

[21 novembre 1941 – 2 juillet 1969]

Le 2 juillet 1969, Raymond JEAN-FRANCOIS tombait atteint d’une balle au coin de la rue 5 au Cap Haïtien. Raymond était une victime de trop de la dictature duvaliériste, il avait 28 ans. Raymond était un étudiant, un écrivain, un poète, un militant politique, un brillant intellectuel, un fils, un conjoint, un frère, un père, un ami. Pour l’histoire, nous présentons les moments pertinents de sa vie.

Né le 21 novembre 1941, Raymond était l’aîné des garçons d’une fratrie de 13 enfants. Son père, Paul JEAN-FRANCOIS, était un commerçant qui exploitait une boulangerie à la rue du Magasin de l’État. Sa mère Marcelle BAPTISTE, qui avait fréquenté l’école des garde-malades, avait préféré se consacrer à l’éducation de ses enfants plutôt que d’exercer sa profession. Elle deviendra aussi commerçante lorsque la plus jeune de ses enfants eut atteint l’âge de cinq ans.

La famille JEAN-FRANCOIS réside dans une maison à la rue Macajoux avant de se faire construire en 1959 une spacieuse maison à Carrefour-Feuilles [détruite lors du tremblement de terre du 12 janvier 2010]

Après des études primaires chez les frères de Saint-Louis de Gonzague, Raymond intégrât le Lycée Pétion pour les études secondaires. Il était très proche de sa mère qui l’encourageait toujours à la lecture et respectait ses opinions. Dès son jeune âge, Raymond s’intéressa au processus de transformation de la société haïtienne. Ses premières actions politiques au sein de l’association des étudiants du lycée Pétion furent entre autres son implication active dans les combats contre le gouvernement militaire de Paul-Eugène Magloire et la direction des manifestations du 17 mai 1956 au cours desquelles il a échappé de justesse aux représailles de la police ; il avait alors 15 ans.

 Après l’accession de François Duvalier au pouvoir, Raymond s’impliquât activement dans la Ligue de la Jeunesse Populaire d’Haïti [LJP], l’initiative de Jacques Stephen ALEXIS [Fondateur du Parti d’Entente Populaire - PEP] pour engager une révolution démocratique, anti féodale et anti-impérialiste. Raymond, fut l’un des leaders dans l’organisation de la grève générale organisée par l’Union Nationale des Étudiants Haïtiens [UNEH] le 21 Novembre 1960 pour obliger François Duvalier à libérer Joseph RONEY et dix-huit autres camarades emprisonnés arbitrairement.

En 1963, alors qu’il était étudiant à l’École Normale Supérieure, Le lieutenant Guilloux et un groupe de militaires de Duvalier firent une descente de lieu à la résidence de la famille JEAN-FRANCOIS à Carrefour-Feuilles. Raymond et ses parents furent arrêtés. Sa mère fut torturée physiquement et perdit l’enfant dont elle était enceinte. Son père a subi des moqueries à cause de son handicap. Libéré le jour même après quelques heures de torture, son père se rendit à la prison pour s’enquérir de la situation de sa femme, il fut alors arrêté à nouveau et emprisonné pendant 3 jours. Sa mère restât 1 mois en prison avant de retrouver sa liberté. Quant à Raymond, il ne fut libéré qu’après 3 mois [sans jugement] après avoir été interrogé, bastonné jusqu’à avoir le bras cassé, sans recevoir de soins médicaux. Malgré la torture et les menaces, Raymond n’a jamais dénoncé ses camarades. Il n’a dû sa liberté que grâce à une menace de grève générale des étudiants de l’École Normale Supérieure.

Peu de temps après sa libération, les parents de Raymond l’encouragèrent à quitter le pays. En exil, il se consacra ardemment à la lecture et à l’écriture, une passion qu´il cultivait déjà à Port-au-Prince. Ainsi, en plus des essais, textes littéraires ou de critique littéraire datés entre 1961 et 1962 (Dans l’attente de la mort (Essai), 1961, La rose des vents. Août 1962, À corps perdu), Raymond écrira « La petite fée de Leningrad » en 1963. D´autres textes du même registre ont été retrouvés, sans indication de date :

  • Vérité sur Tambour
  • Bref aperçu de la culture haïtienne
  • Mouroirs pour amants
  • À propos du roman haïtien
  • Plaidoyer pour le roman haïtien
  • Scandale
  • Audience sous la tonnelle
  • Sania, souviens-toi.

Ayant fait ses preuves – dès l’âge de 18 ans - au sein de la direction de la Ligue de la Jeunesse Populaire d’Haïti et s’étant distingué par son pragmatisme et sa capacité d’organisation les masses, sa fidélité aux principes du parti, sa vision politique et son dévouement à la cause populaire, Raymond est remarqué. Il gagnât aussi l’affection et le respect de ses camarades par son esprit d’abnégation, sa façon de lutter pour la défense des principes, sa foi dans la lutte armée pour déloger la dictature de Duvalier, son dévouement au parti ; si bien que, lorsqu’il retourna clandestinement au pays en 1964, il fut élu secrétaire du comité central du PEP.

En octobre 1965 paraît Les fondements de l´Entente Populaire, co-signé par Legrand et Levantin, respectivement Gérald BRISSON et Raymond JEAN-FRANCOIS, devenus « complices en pensée politique ». Ce texte se situe dans la lignée du Manifeste du Parti d'Entente Populaire de Jacques Stephen Alexis publié en janvier 1959, et relève d´un souci de consolidation et d´actualisation de la vision politique, après le vide laissé par la disparition de Jacques Stephen Alexis en avril 1961 et le départ de certains dirigeants du parti suite à la répression contre la grève des étudiants qui frappât également le PEP en 1961.

Sous le pseudonyme d'Antoine Levantin, Raymond écrira d´autres textes dont :

  • Un bilan du duvaliérisme – 1ère partie (1966)
  • Le parti de l’espérance populaire (1967) [Sous le pseudonyme d’Antoine LEVANTIN]
  • Ouvriers, Paysans et Luttes armées.
  • De nouveau sur les luttes revendicatives et la lutte armée.

Il intervient ainsi sur le terrain de luttes en Haïti non sans inscrire la lutte de libération nationale dans le camp socialiste. Un texte de début 1968, signé d´Antoine Levantin, précise en effet la position du Parti d´Entente Populaire « pour une nouvelle ligne générale des partis communistes du monde » dans le cadre de la Conférence Consultative de Budapest (mars 1968). Raymond y souligne les enjeux des spécificités des peuples et des pays opprimés, de l´autonomie de décision des partis de ces pays et de la nécessité de renforcer les mouvements régionaux de solidarité, latino-américains ou non.

En 1966, à l’aube de ses 25 ans et dans la clandestinité, Raymond écrivît une lettre à sa mère pour lui expliquer que son militantisme politique était justifié par son devoir d’œuvrer en faveur des réformes sociales en Haïti.

En 1968, Raymond contribua activement à la création du Parti unifié des Communistes Haïtiens (PUCH), issu de la fusion du Parti d’Entente Populaire (fondé en 1959) et du Parti Union des Démocrates Haïtiens (PUDA) qui a vu le jour en 1954 sous le nom de Parti Populaire de Libération Nationale (PPLN). Le PUCH, dont les statuts sont publiés en janvier 1969, se définissait comme l’avant-garde consciente et organisée de la classe ouvrière, luttant sous la bannière de l’idéologie marxiste-léniniste. La voie de la révolution haïtienne, telle que définie dans les premiers documents du PUCH était de continuer la lutte armée choisie par le PEP en 1967, en réponse à la violence réactionnaire du régime duvaliériste. Clandestin depuis sa fondation en 1968, le PUCH devint légal en 1986 suite au départ du dictateur Jean-Claude Duvalier.

À partir de 1964, Raymond devint l’une des proies les plus recherchées par la dictature duvaliériste. Sa tête a été mise à prix puisque le dictateur avait exigé qu’on le lui ramène mort ou vif. Le mercredi 2 juillet 1969, alors qu’il déambulait dans une rue du Cap haïtien en compagnie d’Adrienne GILBERT, deux hommes en civil, probablement des membres du SD [Service Détaché] s’approchèrent de lui et lui demandèrent de s'identifier. Raymond sortit son pistolet, fit feu. Malheureusement l'arme s'enrayât. Aussitôt, Raymond et Adrienne commencèrent à courir, puis se séparèrent. Un des hommes tirât à bout portant. Raymond reçût une balle en plein cœur et s’effondrât. Capturée, Adrienne GILBERT fut emmenée par le capitaine Gérard Louis à l'Hôpital Justinien, pour identifier le cadavre de Raymond.

Le lendemain de l’assassinat de Raymond [le jeudi 3 juillet 1969], Adrienne GILBERT et Aimard JEAN-FRANCOIS qui furent capturés la veille ont été transférés aux Casernes Dessalines.  Le capitaine Gérard Louis qui les escortait avait bien pris soins de récupérer un bidon à l'Hôpital Justinien et qu’il plaçât à l’arrière du véhicule entre les jambes des deux prisonniers Aimard JEAN-FRANCOIS et Adrienne GILBERT.

La destination finale de ce bidon qui contenait la tête tranchée de Raymond était le palais national afin que le dictateur François Duvalier puisse s’assurer qu’il s’agissait bien de lui. Soulignons qu’à cause de ses penchants nécrophiles, le dictateur Duvalier prétendait posséder des pouvoirs surnaturels lui permettant de communiquer avec l’esprits des opposants qu’il avait assassinés.  

L’histoire retiendra que Raymond JEAN-FRANCOIS a été un activiste politique et un intellectuel brillant et respecté par ses pairs écrivains et poètes internationaux comme par exemple le costaricain Luis FALLAS, l’argentin Oreste DJOLDI, les critiques littéraires soviétiques Vladen TCHENOSCP et Eugenia GALPERINA, l’uruguayen Rodney ARISMENDI, le journaliste franco-russo-américain Vladimir VLADIMIROVITCH-POZNER, le vénézuélien Eduardo GALLEGOS MANCERA, le romancier français André STIL.

Raymond JEAN-FRANCOIS est mort, laissant orphelin son fils Ronald, parce qu’il n’avait qu’un rêve « Changer Haïti, la rendre plus juste et la conduire vers la démocratie ». Son courage, sa droiture, son humanisme constituent un héritage dont nous devrions nous inspirer dans une quête pour une Haïti plus juste, plus inclusive et plus prospère. 

Huguette JEAN-FRANÇOIS, Maitre ès Sciences, M.G.P., ITIL 

 

P.S. Un remerciement spécial :

  • Aux membres de la famille JEAN-FRANCOIS qui ont bien voulu partager leurs douloureux souvenirs et leurs archives.
  • À Madame Adrienne GILBERT pour son témoignage.
  • À Madame Myrtha GILBERT pour sa note soulignant les 50 ans depuis l’assassinat de mon frère Raymond.
  • À tous ceux et celles qui – au nom du devoir de mémoire - m’ont fourni de la documentation et des témoignages et qui ont voulu rester dans l’anonymat.

 

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