Les barons de la République

Il était une fois, il y a fort longtemps, dans un pays fort lointain, des élus du peuple qui se réunissaient autour de leur chef pour fixer le montant de leurs indemnités. Aux premiers instants de la discussion, tenus par leurs engagements, par leur éthique républicaine, et par leur morale sans faille, ILS n'osèrent pas trop "se mettre bien" comme on dit de nos jours, dans certains quartiers malfamés.

Il était une fois, il y a fort longtemps, dans un pays fort lointain, des élus du peuple qui se réunissaient autour de leur chef pour fixer le montant de leurs indemnités. Aux premiers instants de la discussion, tenus par leurs engagements, par leur éthique républicaine, et par leur morale sans faille, ILS n'osèrent pas trop "se mettre bien" comme on dit de nos jours, dans certains quartiers malfamés. Ils ne voulaient pas trahir la confiance du peuple. Un peuple qui, il faut bien le dire, en ces temps-là, n'était pas très bien dans sa peau. Mais, très vite, le tonalité des échanges changea. Voici, pour l'Histoire, un bref résumé de leurs débats : 

 ( Pour une meilleure compréhension de tous, nous nous suis permis de traduire leurs échanges, en employant un langage quelques peu familier )

"

- ( le chef ) Bon les gars, comment on fait pour nos indemnités ? 

- Eh bien… il faudrait un salaire de base républicain, un truc cohérent. 

- On n'a qu'à prendre le revenu moyen de nos compatriotes.

- Bonne idée ! c'est combien au fait ?

- 10 000 écus au moins 

- Mais non Michel, si mes souvenir sont bons, ce serait plutôt 7500 Écus. 

- N'importe quoi ! 

- ( le chef ) Allez me chercher Gérard

(Gérard, le conseiller du chef, arrive )

 - Alors, Gérard, bien sûr, on le sait tous, mais on voudrait juste que nous confirmes.  De combien est le salaire moyen de nos compatriotes ?  

- 2000 écus M'ieur !

- ( en choeur ) C'est peu.

- C'est trop peu. 

- Pour eux ? 

- Non ! pour nous ! Enfin, oui, pour eux aussi. mais, pour eux, là maintenant, tout de suite, on peut rien y faire. Faut attendre le temps que notre politique fasse de l'effet. Mais pour nous… 

- N'oublions pas que nous sommes les représentants d'un grand peuple. Il faut qu'on ait quand même un minimum de standing.  

- ( en choeur encore  ) tout à fait !

- Moi je pense que 5 - 6000 écus, comme salaire de base c'est bien. Pas trop. Pas trop peu.  c'est pas mal non ?

- Mouais, 

- Oui, bon, à la limite comme argent de poche, ça pourrait aller, mais y a des frais ! Il faut compter les frais ! 

- ( encore en choeur ) Ouais c'est vrai ! il a raison ! les frais ! 

- ( le chef ) Ok, on rajoute 5-6000 euros pour les frais ça vous va ?

- Cool ! super ! 

- par contre les gars, faudrait me filer les justifs chaque mois 

- Ah ouais mais nan, les justificatifs, c'est trop lourd. ça fait de la paperasse, et puis c'est trop contraignant, faut toujours demander des factures aux commerçants, tout ça… et le jour où on oublie… franchement, laisse tomber les justifs 

- ok ok. bon ben on fait comme ça alors 

- L'indemnisation des frais, non imposable bien sûr ! 

- évidemment !

- Et pour les déplacements ?

- les déplacements ? 

- ben oui, le train, l'avion, les taxis… 

- Ben on a déjà parlé des frais… 

- Non, les frais dont on parlait, c'était pour les vêtements, tout ça. Mais on n'a pas parlé des déplacements.

- Ah ok. bon eh bien on vous met le train gratis, les taxis 

- et l'avion ? ( oui, en ce temps -là il y a avait déjà l'avion )

- Et l'avion ! 

(en choeur et en musique ) Merci patron, merci patron  

- On peut valider ?

- Euh… bien sûr, on est d'accord pour le bureau; avec Ordinateur, Internet, lignes téléphoniques fixe et portable mise à disposition… ( oui  les portables aussi existaient déjà )

- Ne précisez pas mes amis, j'ai bien noté GRATUITEMENT

Merci chef ! Par contre sans vouloir abuser… si on pouvait avoir des prêts immobiliers à taux préférentiel, ce serait super sympa. Disons, à 2%

- ( un peu désabusé quand même ) d'accord… 

- Et, une dernière chose. Ce qui serait bien c'est que, bon, imaginons qu'on est élu une seule fois dans notre vie. C'est court pour se faire une petite retraite. Ce serait bien d'avoir un minimum assuré dès le premier mandat. Un truc de base, trois fois rien; des miettes. Disons, une retraite minimale au niveau du salaire moyen de nos compatriotes, ce serait pas exagéré. Non parce qu'un ancien élu de la République qui finit Clodo, ça le fait pas.

- ( en choeur ) C'est vrai !  

- Et bien sûr, si on accumule les mandats, on additionne, on multiplie, on fait ça bien quoi ! Et aussi, une question,  quand quelqu'un perd un emploi en France, c'est combien d'année d'Assedic ? 

- Euh 2 ans maximum je pense. Gérard tu confirmes ?

- C'est bien ça m'sieur

- C'est trop peu, mettez-nous en 3. 

- ce sera tout messieurs ? 

- Oui, oui.  Enfin, pour l'instant

- ( mise au point du chef ) Ok, par contre, je vous le dis clairement, avec tous ces avantages, vous avez intérêt à être présent sur votre lieu de travail chaque jour de séance plénière. Comme pour tout salarié, les jours manqués seront retirés de votre paie. Et, au bout de trois manquements, vous serez congédiés, destitués ! 

- ( cri en choeur façon film d'horreur, quand le méchant débarque avec sa tronçonneuse ) Non !!!

- ça va les gars, je plaisantais, c'était une blague pour détendre l'atmosphère."

 C'est ainsi que des années durant, la République s'est très bien occupée de ses élu(e)s. Ils vivaient dans un autre monde, un monde où l'on ne paie rien de sa poche; où tous les frais sont remboursées… deux fois plutôt qu'une. Dans un monde où la république prend soin de vous, vous bichonne, vous "met bien" comme on dit dans certains quartiers malfamés. Etait-ce un crime ? certes non ! Etait-ce un tort ? Fichtre non ! Enfin si peut-être un peu quand même, parce que le problème fut que la République ne pouvait pas être aussi bienveillante et sécurisante envers chacun de ses enfants. 

Je vous dis tout ça très tranquillement aujourd'hui, mais à cette époque quiconque osait retranscrire ces faits, était insulté de populiste, et autre démagogue. La vérité, toute simple, c'est qu'en ces temps-là, être élu du peuple était devenu "un bon plan", un très bon plan même : une sorte d'assurance vie. 

 En ces temps-là, les élu(e)s du peuple n'étaient certainement pas pires ni meilleur(e)s que le citoyens moyen. Ils avaient leurs qualités et leurs défauts, certain(e)s plus que d'autres. Il y avait bien évidemment parmi eux, des gens sincères; et des gens malhonnêtes. Des gens gens vertueux et d'autres peu scrupuleux. En vérité, ce n'était pas "eux" le problème. Le problème, c'est l'Homme ( j'ai bien écrit, l'Homme avec un grand H, ce qui inclut la Femme aussi, faut pas déconner ). L'Homme a une tendance naturelle à se mettre bien ( comme on dit dans certains quartiers malfamés… ). Nous sommes tous ainsi : quand rien ne nous y contraint, quand nous sommes sûrs qu'aucun gendarme, qu'aucun juge,  ne viendra nous "emmerder" ( permettez moi l'expression ), on a tendance parfois à s'arranger avec les notions de morale et d'éthique. On s'arrondit un peu les angles en même temps que les fins de mois. On s'mitonne ( comme on dit dans certains quartiers malfamés ), on s'raconte des histoires, on se persuade qu'on a tout fait bien comme il faut.

 L'Homme est ainsi, dans sa très grande majorité. Sauf peut-être quelques oiseaux rares, quelques grands sages, quelques vieux fous…  Certainement trop sages ou trop fous pour vouloir "prendre le pouvoir".  En ces temps-là, pour réussir en toute chose, il fallait avoir bien des talents; mais la vertu n'était pas en tête des qualités requises. Être élu, ou être choisi, ne faisait pas de vous un être supérieurement droit et intègre. Cela ne faisait pas de vous non plus la pire des pourritures. cela faisait de vous juste un Homme "normal".

 Ce pays lointain connut quelques grandes crises. Les gens s'appauvrissaient; le travail devenait rare; certains avaient de plus en plus de mal à se loger, à se soigner, à se nourrir. On demandait aux gens de "faire des efforts"; de "tenir bon"; on leur disait qu'en se retroussant les manches, en faisant preuve de "flexibilité", en "prenant des risques", on y arriverait, tous ensemble. Tous ensemble ? 

 La vérité c'est qu'aux yeux du peuple, nos élu(e)s étaient devenus des Barons, ne s'appliquant que trop rarement à eux-même les règles qu'ils fixaient pour tous. Tout ou presque leur était permis. il faut croire qu'ils avaient fait leur une vieille devise anarchiste : "il est interdit d'interdire… à nos élus". 

 Avec leurs acquis, certain(e)s de ces élu(e)s avaient sereinement pu "dédier leur vie au service des autres"; Elus, pendant 20 ans, 30 ans, 40 ans… Cumulant les fonctions, parfois jusqu'à 4 voire 5 mandats simultanés sans que cela ne leur pose de problèmes de conscience, ni de présence,  ni d'agendas, ni, disaient-ils d'efficacité. En gros ils se prenaient pour des surhommes, s'en persuadaient et pensaient pouvoir en persuader le peuple. Vanité, orgueil et démesure !  En cumulant ainsi les mandats dans le nombre et dans le temps, ils laissaient penser que rare étaient les gens comme eux, capables de diriger ce pays. Ils occupaient l'espace, et détestaient plus que tout le fait de devoir faire de la place à d'autres. "Après moi, le déluge !".

 Certain(e)s  s'étaient tellement "sacrifiés" pour leur(s) concitoyens toute leur vie, qu'ils pouvaient arriver à la retraite avec des patrimoines dépassant pour certain le million d'écus. Et des retraites allant jusqu'à 30 000 écus mensuels… Avait-on le droit d'être riche dans ce pays fort lointain ? Très certainement !  Mais peut-être pas d'une richesse amassée en tant que "serviteur du peuple". Il y avait comme un sentiment d'abus, voire de trahison. 

 Ils étaient tellement coupés du réel, que beaucoup d'entre eux ne se rendaient pas compte à quel point, leur confort  apparaissait comme un détournement de la République. Aussi, quand leur nouveau chef, après une nième affaire de fraude et de corruption, semblant vouloir remettre certaines choses à plat,  leur demanda de communiquer publiquement leur patrimoine, certain(e)s s'en offusquèrent, criant au voyeurisme; hurlant à la suspicion généralisée dont ils faisaient l'objet. 

 Mais la vérité, c'est que pour cette république redevienne une république. Il fallait que ses élus oublient ce vieil adage "charité bien ordonnée commence par soi-même"; qu'ils entendent et comprennent certaines aspirations de leurs concitoyens; qu'ils abandonnent certaines de leurs mauvaises habitudes; qu'ils abolissent eux-même certains de leurs privilèges, considérés comme indécents en ces temps de crise sociale et éthique. Sans quoi, il ne faisait aucun doute que des évènements majeurs se produiraient très vite. Des évènements, à l'issue incertaine… 

 Voilà mes amis, c'est ainsi que se termine le premier tome de cette saga historique : "Les Barons de la république". C'est un ouvrage collectif; je crois d'ailleurs que les auteurs sont actuellement en train d'écrire le tome 2. 

 Mais, quoi qu'il en soit, ne vous inquiétez pas, c'était il y a fort longtemps, dans un pays fort lointain.

 

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