ENRACINEMENT ET DÉRACINEMENT

Colette Trublet a récemment écrit sur le site NHU « Ma lettre à votre futur Président ». Elle y parle de l'enracinement et du déracinement, du déracinement non par le fait de l'exil, mais par le fait d'une politique d'Etat, en l'occurence celle de l'Etat français, jacobin, comme chacun sait.

Lien vers « Ma lettre à votre futur Président »

L’ENRACINEMENT

Colette Trublet commence par parler de l’appartenance (notamment « à son groupe culturel et linguistique ») et d’héritage (« tous ses héritages reçus »). La philosophe Simone Weil a écrit un livre précisément sur ce sujet, intitulé L’enracinement, publié en 1949, et traduit en anglais sous le titre The Need for Roots (Le besoin de racines).

Colette Trublet intitule justement son paragraphe suivant : « Nous couper de nos racines. »

LE DÉRACINEMENT

Nous couper de nos racines (couper l’arbre en laissant les racines en terre) et nous déraciner (arracher l’arbre avec ses racines) sont deux variantes d’une image utilisée pour évoquer la rupture qui se fait avec l’héritage culturel et linguistique, qui cesse dès lors précisément d’être un héritage.

DÉPOSSESSION DE LA LANGUE

Le premier « héritage non hérité » mentionné par Colette Trublet, sur lequel elle s’étend le plus longuement, est celui de la langue (« nous déposséder de notre langue »).

Elle évoque les écoles Diwan « qui pratiquent la méthode de l’immersion, seule efficace », et le cas des «Cajuns», ces « Français de souche » qui « sont en train de mettre en place la méthode de l’immersion (que pratiquent nos écoles Diwan pour l’apprentissage de la langue bretonne) pour sauver chez eux ce qui reste … de la langue française … »

Elle remarque que dans le système scolaire français, « les nombreuses heures d’enseignement des langues étrangères ont abouti à un fiasco ».

LA CONSTITUTION (LA LOI) COMME INSTRUMENT DU DÉRACINEMENT

Elle parle ensuite de la Constitution : « Toujours au sujet de la langue, j’ai été profondément choquée par la manière dont les élus ont interprété l’article 2 de la Constitution. « Ils» ont décidé que cette loi instaurait le français comme langue unique de la république. La Bretagne vous demandait, à 83% des sondages, de préserver et promouvoir la langue bretonne. Aussitôt les élus nous opposent leur interprétation de la loi pour refuser définitivement notre demande. »

Je fais ici un petit intermède pour citer Voltaire :

« Les hommes sont partout également fous ; ils ont fait des lois à mesure, comme on répare des brèches de murailles. […] On a excommunié tour à tour les partisans et les ennemis d’Aristote, et ceux qui portaient des cheveux longs et ceux qui les portaient courts. Nous n’avons dans le monde de loi parfaite que pour régler une espèce de folie, qui est le jeu. Les règles du jeu sont les seules qui n’admettent ni exception, ni relâchement, ni variété, ni tyrannie. Un homme qui a été laquais, s’il joue au lansquenet avec des rois, est payé sans difficulté quand il gagne ; partout ailleurs, la loi est un glaive dont le plus fort coupe par morceaux le plus faible. » (Dictionnaire philosophique)

La Constitution française est malheureusement utilisée comme une arme pour nous déraciner (« nous », les non-Français « de souche », les Bretons, les Corses, les Basques, les Kanaks, …), non seulement pour nous déposséder de nos langues, mais pour nous déposséder de nos histoires, de nos droits et finalement de notre existence même. Leur constitution ne connaît que le Français. Pour elle et pour eux, nous n’existons pas.

PARTITION

Colette Trublet aborde ensuite un autre sujet : la « partition » de la Bretagne (« Cette Bretagne-croupion perpétue sans élégance le geste d’un pauvre Maréchal vieillissant… »).

AUTONOMIE

Puis viennent les questions liées à la mer, négligées par « des pouvoirs successifs français qui sont plus tournés vers l’Est, Bruxelles ou Paris soi-même que vers nous »), le problème du chômage et du gaspillage de « l’intelligence et l’expérience » de la jeunesse, l’absence de « télévision bretonne » et de « grand quotidien breton », l’absence « de projet qui mobilise ».

Toutes choses qui ne peuvent voir leur résolution que par la décentralisation : « Décentralisons ! », ou plutôt, Autonomisons ! : « ne pourrions-nous pas utiliser davantage les lois de décentralisation qui permettraient l’expérimentation en Bretagne d’une autonomie à laquelle nous aspirons. Une vraie autonomie… ».

« IDENTIFICATION RAMPANTE À NOS AGRESSEURS »

Colette Trublet mentionne également dans sa lettre le « jacobinisme » qui « a dévié les esprits » et parle du « pouvoir », qui nous nie (« nous avons le sentiment d’être niés par le pouvoir ») et nous laisse « sans autre issue qu’une identification rampante à nos agresseurs. »

APPROCHE THÉORIQUE

Les sujets évoqués par Colette Trublet peuvent être abordés d’un point de vue théorique en s’appuyant sur les Postcolonial Studies, les Cultural Studies, les Subaltern Studies, etc autant de disciplines qui sont studia non grata en France , ainsi que par la philosophie politique.

Par parenthèse, je constate malheureusement que la Bretagne est un quasi désert en ce qui concerne la philosophie, et cela malgré l’existence d’un nombre conséquent d’enseignants et d’universitaires diplômés dans cette « discipline ».

Dans sa lettre, Colette Trublet ne mentionne ni le terme « régénération », ni le terme « assimilation », ni l’expression « génocide culturel ».

RÉGÉNÉRATION

Le terme « régénération » est un terme utilisé par les révolutionnaires de 1789. S’il peut avoir plusieurs sens, l’un d’entre eux est celui de « déracinement » (culturel, linguistique, religieux, etc.). Il est employé par l’abbé Grégoire dans le titre de son premier ouvrage : Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs (1789). Qu’est-ce qu’un Juif « régénéré », pour l’abbé Grégoire ? C’est un chrétien et patriote français, autrement dit, ce n’est plus un Juif. Et naturellement, il ne parle plus que le français :

« Sans doute on parviendra quelques jours à extirper cette espèce d’argot, ce jargon tudesco-hébraïco-rabbinique dont se servent les Juifs allemands, qui n’est intelligible que pour eux, et ne sert qu’à épaissir l’ignorance ou à masquer la fourberie. »

Le Larousse définit ainsi « extirper » : « Arracher quelque chose, le faire disparaître. » — « Régénérer » le Juif, c’est le faire disparaître.

Le même abbé est l’auteur du Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française (1794).

Voici ce qu’on peut y lire, entre autres :

« Nous n’avons plus de provinces, & nous avons encore environ trente patois qui en rappellent les NOMS. »

« … les vraies dénominations prévaudront même parmi les ci-devant Basques & Bretons, à qui le gouvernement aura prodigué ses moyens : & sans pouvoir assigner l’époque fixe à laquelle ces idiômes auront entièrement disparu, on peut augurer qu’elle est prochaine. »

L’abbé Grégoire ne veut pas seulement faire disparaitre les « patois », il veut faire disparaître jusqu’à nos noms, c’est-à-dire nous faire disparaître, nous avons même déjà disparu, la nuit du 4 août 1789, en même temps que la ci-devant noblesse : nous sommes désormais « les ci-devant Basques & Bretons ». Les ci-devants sont ceux qui n’existent plus.

La « régénération » vise à faire disparaître les Juifs, les Basques, les Bretons, etc. C’est un processus de génocide culturel.

ASSIMILATION

Le mot « assimilation » va être utilisé par la suite à la place de « régénération », tombé en désuétude, pour désigner la même réalité, le génocide culturel.

« La politique de l'assimilation repose sur un raisonnement très séduisant et qui aura toujours accès dans l'esprit latin, tant que les dogmes philosophiques dont il est imprégné n'auront pas été modifiés. Si les indigènes, nous disons-nous, se montrent réfractaires aux bienfaits de la civilisation que nous leur apportons, c'est que leurs préjugés ne leur ont pas encore permis de comprendre les avantages qu’ils pourront en retirer. Ces préjuges sont entretenus chez eux par les vestiges de leur ancien état, par leurs croyances, leurs institutions, leurs langues. Supprimons ces restes d'un passé aboli. S’ils sont trop invétérés dans la génération actuelle, adressons-nous par l’éducation aux générations futures. Enseignons aux enfants notre langue, inculquons-leur nos idées et la France comptera bientôt par millions, sinon de nouveaux citoyens, du moins des sujets fidèles et reconnaissants. 

Ce raisonnement, en apparence habile et généreux, est en réalité inapplicable, oppressif et aussi nuisible à nos intérêts qu'à ceux de nos sujets.

Les races conquérantes les plus habiles ont compris la nécessité de ne pas heurter les croyances de leurs sujets et de respecter leurs institutions. Les Français, au contraire, essayent de transformer les sociétés indigènes avant même d'avoir assis leur conquête. Ils professent que les institutions, les croyances, les langues même, entretiennent l'hostilité des indigènes contre le nouvel état de choses, et que pour obtenir leur sympathie ou leur résignation, il n'y a qu'une méthode efficace : l’assimilation. »

Léopold de Saussure - Psychologie de la Colonisation Française dans ses Rapports avec les Sociétés Indigènes (1899)

GÉNOCIDE CULTUREL - ETHNOCIDE

A partir de Raphael Lemkin, qui forgea le mot « génocide », on parlera de « génocide culturel ».

Le terme « ethnocide » est également utilisé. L’Unesco, dans une Déclaration de San José du 11 décembre 1981, le définit ainsi :

“Ethnocide means that an ethnic group is denied the right to enjoy, develop and transmit its own culture and its own language, whether collectively or individually. This involves an extreme form of massive violation of human rights and, in particular, the right of ethnic groups to respect for their cultural identity.”

« L’ethnocide signifie qu’un groupe ethnique se voit dénié le droit de jouir, de développer et de transmettre sa propre culture et sa propre langue, que ce soit collectivement ou individuellement. Cela implique une forme extrême de violation massive des droits humains et, en particulier, du droit des groupes ethniques au respect de leur identité culturelle. »

DE QUEL DROIT ?

Les révolutionnaires français de 1789 ont décidé de nous faire disparaître. De quel droit ? Depuis lors, nous ne sommes plus reconnus officiellement comme nation. De quel droit ? Nous subissons une oppression linguistique et culturelle. De quel droit ? Notre histoire ne nous est pas enseignée. De quel droit ? Nous n’avons plus la possibilité de faire nos propres lois. De quel droit ? Nous n’avons plus la maîtrise de nos impôts. De quel droit ? De quel droit les Français nous imposent-ils leur domination ?

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