Les Niçois sont-ils plus racistes que les autres ?

nice-graffiti
Le 14-Juillet au soir, des Niçois exilés à Paris regardent (maudit réflexe) BFMTV bloqué pendant de longues minutes sur le feu d’artifice de la Tour Eiffel. Pendant ce temps, Twitter s’embrase, et les coups de fil de ceux que l’on connaît en bas rassurent, ou inquiètent. Puis les images arrivent ; avec elles Olivier Marshall en Madonne du journalisme de guerre offrant un cours approximatif de géographie niçoise ; puis la peur, puis les pleurs. Comme un vieux goût de 13 Novembre, avec l’acidité supplémentaire à la vue de notre ville en sang - et la culpabilité, stupide mais sincère, de ne pas y être. Nous voici, Niçois de l’est parisien (une espèce rare qui compte une quinzaine de spécimens), encore frappés dans nos quartiers. Nous en connaissions tombés ou épargnés au Bataclan. Nous en connaitrons bientôt tombés sur la Promenade.

Que faire ? Sommes-nous de nouveau dans l’histoire ? L’avons-nous un jour quittée ? Parmi nous de jeunes professeurs enseignent les guerres du passé, la violence d’autrefois ou d’ailleurs. Siamo tutti antifascisti, décoloniaux et anticapitalistes. Débrouillez-vous pour trouver une manière raisonnée d’envisager le présent avec cela. Notre pratique des sciences humaines toujours s’ébranle devant cette impérieuse nécessité de comprendre et d’expliquer ce qui arriveEn traversant ce type d’événements, l’on s’autorise de penser autrement. Pourquoi ne serions-nous pas frappés, nous qui frappons ? Pourquoi serions-nous épargnés, nous qui n’épargnions guère, depuis des siècles ? Il y a ce « nous » auquel personne n’a envie d’appartenir, mais qui nous définit pourtant, et qui nous enferme. Je ne suis pas de ceux qui se sentent plus Français quand la France est attaquée. Je ne suis pas non plus de ceux qui se réjouissent, comme Jean Genêt, de la défaite de 1940 ; et qui verraient dans cette série d’attentats le renversement des termes de la justice.

Ce n’est certainement pas la Marseillaise que je chanterai ce soir. Ce sera le Nissa la bella. Entre le refus de la critique facile et de la stérile injonction au patriotisme, je me réfugie dans la nostalgie et l’amour de mon pays niçois. Sian de Nissa, e degun m’esquissa. Je quitte un temps la discutaille géopolitique, la logique des causes et des conséquences. Ensemble, Niçois, c’est de Nice dont nous parlons. Ensemble, nous en arrivons vite à une peur qui nous dépasse, formulée à peu près en ces termes : « Putain, ils ne vont jamais s’en remettre. Ils ne sont pas prêts. » Evidemment qu’ils ne sont pas prêts (qui l’est ?). En fait, j'ai anticipé le calvaire de devoir écouter les réactions des gens d’en bas. Les pires réactions. Et s’emparait de nous comme un réel sentiment de fatigue, par avance, de se sentir le devoir de pédagogie pour tempérer, expliquer, calmer. Expliquer : comme si on y comprenait quelque chose. La fatigue présumée de ces discussions sur l’Islam et l’islamisme, de relire et commenter tel verset du Coran, de dire « oui mais dans la Torah » (on en revient toujours à la Torah), de parler du pétrole, des accords Sykes-Picot, d’entendre qu’il serait bon d’envisager de demander aux musulmans de se justifier (« et à la prochaine étape, on leur met un croissant vert ? », m’imaginé-je réagir), d’entendre qu’il faut les tuer - et là, hurler, plaider la folie, partir. Je savais qu’on entendrait cela en recalant. Nous savions qu’à Nice on en entendrait des vertes et des pas mûres. Cela n’a pas manqué. Alors, quand vous êtes un « intellectuel » niçois « d’ultra-gauche », comme on dit maintenant, déjà, vous êtes seul. Très seul. Et vous devez réussir ce fantastique écart (quelques Corses de ma connaissance y parviennent ) qui consiste à tailler la bavette en parlant le niçois et vos trois mots d’italien avec des catholiques intégristes, nostalgiques du fascisme. Vous devez également tolérer les rapatriés d’Algérie qui se sont éparpillé dans votre ville et qui poussent les édiles successifs à leur rendre hommage et faveurs. Vous qui avez choisi d’étudier autrefois le terrorisme de l’OAS. Aussi, de l’autre côté, vous parlez à peu près le niçois, ce qui vous rend toujours suspect auprès de vos camarades - comme si les langues locales étaient réservées aux identitaires et aux vieux des villages : mais c’est une autre histoire. 

Nissart per tougiou ? 

Nice est une ville que je connais, que j’aime, et que j’étudie depuis que je fais de la géographie. C’est un sujet qui complexe beaucoup le chercheur. Quand on évoque Nice dans le milieu universitaire, on est toujours un peu pris pour un ethnologue régionaliste à peine sérieux. Quand les autres étudient Grenoble, l’île de Nantes, les friches de Marseille ou les mines du Pérou… vous, avec votre ville de fachos, vous n’avez d’autre choix que de la critiquer. Heureusement, la dynastie Médecin et ses descendants vous donnent suffisamment de « biscuit » pour y parvenir. Vous avez quand même lu les mémoires de Jacques Médecin : Et moi, je vous dis ma vérité. Tout un programme. Heureusement encore, l’OAS a laissé quelques traces dans la ville. On en deviendrait presque fada, à se réjouir des conneries dont votre ville est coupable. Alors on se souvient que la géographie, ça sert aussi (et surtout) à parler du paysage. Et là, on se prend dans la figure le « mur de béton » que représente la ville. On nous persuade que c’est moche. Mais à cela, je n’y ai jamais cru. On peut dire que : oui, j’aime le béton, peut-être moins que les restanques d’oliviers qui ploient sous les siècles et la tour médiévale de mon village - mais j’aime l’architecture niçoise. Qu’on me foute la paix, Nice, c’est beau, et c’est même plus beau que Marseille. Et basta. Alors, on se perd dans l’écriture d’une géopolitique de la métropole Nice-Côte-d’Azur. Et c’est le paysage qui ressort. La gouvernementalité paysagère. On a tous un moment Foucault ; et moi, je l’ai eu quand je parlais de paysage. C’est comme ça. Mais ce n’est pas si faux : à Nice, on gouverne en fonction du paysage. C’est lui qui attire le touriste, c’est lui qui est à la base de tout. Et c’est peut-être lui l’avenir, si on ne finit pas sous les eaux. Fort de tout cela, je me sentis investi de la nécessité d’écrire. Mais il me fallait quelque chose à démontrer. Je l’ai finalement trouvé en montant au village. A force d’entendre « les Niçois sont racistes », je me disais : certes, mais je peux l’expliquer. Il y a des facteurs d’explication. Ce chemin qui mène de la lucidité face à l’existence à l’évasion hors de la lumière, il faut le suivre et le comprendre (introduction du Mythe de Sisyphe). Oui, cher Camus, ce chemin est bien une forme de suicide. 

Nissa ? Qu’es aquò ?

Nice. Une ville mondialisée, qui s’offre depuis plus de deux siècles au charme des hivernants et des estivants étrangers. Une ville où l’Avenue de la Californie longe la Promenade des Anglais, où le Jardin Albert Ier de Monaco ouvre le Quai des Etats-Unis. Une ville où les places s’appellent Masséna, Garibaldi, Grimaldi, Carlo-Felice. Une ville où l’on trouve le Palais des Rois Sardes. Une ville frontalière, dont l’arrière-pays offre les chemins de traverse de l’exil pour ceux d’aujourd’hui qui traversent la Méditerranée. Une ville dont l’arrière-pays offrit par l’escarpement de ses cols des chemins d’exil pour les Juifs qui fuyaient pendant la seconde guerre mondiale. Bref, une ville qui s’offre comme une façade, qui s’illumine par le « collier de la reine » le long de la baie des Anges, qui dresse tous ses bâtiments les plus somptueux vers la mer ; mais une ville dont le coeur bat encore dans l’arrière-pays. Dans ses vallées, ses terrasses complantées d’oliviers, de cerisiers, de pins, dans son maquis où se les genêts dessinent un balai virtuose par jour de vent ; dans son massif, le Mercantour, qui la domine de sa superbe, de son histoire de batailles et de morts tombés pour le Piémont, pour l’Italie, pour la France. A chaque fois que je pense à Nice, j’opère une synesthésie de senteurs méditerranéennes et d’accents alpins, de beauté brute et de béton, de luxure et de simplicité. Nice n’est pas une ville mais un pays. Un petit pays. Tout petit. Une marche d’empire que les puissances s’échangent, se rétrocèdent ou annexent. Une montagne s’écroulant sur la mer, pour le géographe Raoul Blanchard. Un point de passage. Un pont. Une frontière. A chaque fois que je pense à Nice, je me réfugie dans le paysage, je ne regarde que lui ; je pense à mon village, à son calme, à son église baroque qui marque par ses cloches la langueur de mes journées. 

Nice est une ville que la France connaît mal. Niçois exilé à Paris, j’en ai longtemps fait l’expérience. Un rapide sondage, façon micro-trottoir de JT, nous permet rapidement de cerner les clichés attachés à la ville : des vieux, des fachos, beaucoup d’Italiens, une plage de galet et la Prom’. Et basta. Evidemment, ce n’est pas si faux. On connaît aussi la Baie des Anges. On pense certainement qu’un Dieu a envoyé ses messagers contempler la beauté de la baie : d’où son nom. Mais qui sait que les anges sont des requins ? Baie des requins, ça sonne moins bien pour le touriste ; et le touriste, à Nice, ça compte. Nice ne serait qu’une façade, ou un aéroport entre Saint-Tropez, Cannes et Monaco. Ce n’est pas une ville étudiante, façon Rennes ou Montpellier. Ce n’est pas non plus une ville dont les plus beaux bâtiments se sont construits à la royale, à travers le commerce de traite, façon Nantes ou Bordeaux. Ce n’est pas la capitale des Gaules, à la lyonnaise, ni le grand port méditerranéen cosmopolito-footballistique façon Marseille. Ce n’est pas le coeur de l’Europe, façon Strasbourg, ni la dynamique et sympathique ville du Nord, façon Lille. Ce n’est ni la verte et durable Grenoble, ni la rose et nougarienne Toulouse. 

Parla la tieu lenga

Le problème avec cette ville, c’est que quand j’essaie d’en parler, il me vient toujours le ton badin. Prenez la phrase précédente, et récitez-la avec un léger accent. Sa grammaire approximative, avec son pronom de rappel inopportun  (« il me vient », « il me monte » « Tu crois qu’il te monterait ? Et oui, il te le monte. » : évident) ; ça vous synthétise une ville entière. A Nice, on est dans l’à-peu-près. On est à-peu-près français, à-peu-près italiens, mais on est un peu con. Ou pas un peu con. Il est pas un peu con celui-là ? 

A Nice ce n’est pas l’accent gras des marseillais qui compte. On leur laisse leur « peuchèèèère » et « bonne mèèèère » dont ils nous rabattent les oreilles (ont-ils seulement jamais visité les merveilles baroques de l’église du Gésu ?). Nous, à Nice, ce qui compte, et c’est bien plus subtil : c’est le ton. Et même plus : c’est la grammaire. Et puis à Nice, on a une langue. Ah, la langue niçoise. C’est plus qu’une option au bac pour assurer la mention - ou éviter le rattrapage. Les vieux la parlent encore, les jeunes la baragouinent, mais tout le monde connait les expressions les plus célèbres. Et avec le minimum d’entraînement, on est tout-à-fait capable d’entretenir l’essentiel, comme la provenance du poisson, en interrogeant quelque gentleman local :

- Oh tchaoutroun, lou peï, es d’aqui ?

- Eh diaù, ségur qu’es d’aqui. Es pas d’aïa, lou peï. 

"Cher monsieur (ou : oh, pauvre soulard), le poisson est-il d’origine locale ? 

Que diable ! Bien sûr qu’il est d’ici. Il ne vient pas d’ailleurs, le poisson."

Vous remarquerez que le Niçois aime à rappeler le sujet de sa phrase en fin de période : et cela, donc, pour bien le marquer, le ton. 

Tu cales en bus, tu cales ?

Et ouais, en bus je cale. 

On pourrait disserter à l’envi sur la graphie mistralienne et les tentatives de ces Provençaux d’outre-var pour nous faire croire que notre langue est un vague dialecte provençal. J’ose l’affirmer : il n’en est rien. D’ailleurs, pour que cela soit clair, le pays niçois n’est pas plus provençal que la Bretagne. La Provence s’arrête au Var. Grasse, c’est en Provence. Nice, c’est à Nice. Et c’est bien à cause de la France que le Comté s’est vu adjoindre l’arrondissement de Grasse et sa côte trop basse pour être niçoise dans le département fantasque des « Alpes-Maritimes ». A Nice, la côte est abrupte, la plage de galets ; et, de toute façon, on ne se baigne pas. En un millénaire d’histoire les pêcheurs niçois ont dû pécher autant que les marins Bretons en un an. A Nice, on regarde la montagne, et l’histoire des familles se joue dans les villages. 

Ces digressions sont essentielles pour donner un peu de parfum local ; surtout, elles me servent à marquer d'utiles nuances dans la relation dialectique que les Niçois entretiennent avec les Français. Nice n'a en effet été « rattachée » à la France qu’en 1860. 30 ans après les débuts de la conquête française de l’Algérie. En 1947, deux villages (Tende et La Brigue) constituent les dernières modifications des frontières françaises métropolitaines, dans l’arrière-pays niçois. Nice à une histoire avant son annexion par l’Empire de Napoléon III. J’aimerais au moins dire une anecdote (sinon deux, je ne suis pas pressé), connue de tous les Niçois, et qui, à défaut d’illustrer quelque propos, mérite d’être connue. 

Catarina Segurana e lou casteù

 En 1543, François Ier et Soliman le Magnifique nouent une alliance contre Charles-Quint (oui, ça fait sérieux d’un coup). Le sultan envoie son plus grand amiral, Barberousse, à l’assaut de la ville. Tous ces grands noms qui se battent pour Nice ! Bon. Il s’agissait surtout d’attaquer le Duc de Savoie (Nice était savoyarde depuis 1388), allié de Charles Quint. Alors, 120 bateaux débarquent dans la baie, et commencent de pilonner la ville (qui, on l’aura compris, est un dommage collatéral de ces affrontements qui nous dépassent). Mais les Niçois disposaient d’une arme secrète et infaillible, qui allait bientôt faire fuir l’impudent assaillant ottoman. Cette arme, c’est un cul. Autant le dire immédiatement, pour ne pas prolonger le suspense. Nice a repoussé les envahisseurs sanguinaires grâce au postérieur rebondi d’une pauvre fille du peuple, bugadièra (lavandière) de son état. Ni une, ni deux, Catherine Ségurane, grimpant une tour du château comme Orphée s’envole des Enfers (mais sans se retourner), s’empare d’un vulgaire fanion au croissant d’or en assommant de son battoir à linge un vil ottoman ; puis elle lève sa robe rapiécée, se penche, cul face à la baie, et s’essuie ledit cul avec ledit fanion. Horrifiés à la vue de cet extraordinaire fondement, les franco-ottomans prirent vent contraire, et abandonnèrent le siège de la ville.

Ceux qui sont déjà allé à Nice ont entendu parler de la « colline du Château ». C’est beau un château, ça attire les foules et les reconstitutions médiévales, ou abrite des oeuvres de la renaissance et de jolies dorures. Mais à Nice, le château n’existe plus. Il en reste une vague tour et quatre murs éparpillés dans un parc (que le chef de guerre local, Christian Estrosi, a décidé de défigurer). Remarquez, si le château était encore debout, on aurait trouvé le moyen de le transformer en hôtel de luxe. Mais ça, c’est une autre histoire. Le coupable est Louis XIV. Lui, dont rêvent toutes les groupies de Stéphane Bern et les momies de la Maison de France, qui a transformé un vulgaire pavillon de chasse en un moderne penthouse royal dans ce bled de Versailles ; oui, lui, qui avec son ingénieur spécialisé dans la pierre en étoile a retapissé les frontières de forts et de citadelles ; lui, l’ombrageux Roi Soleil, a détruit le château de Nice. En 1706. Vous voyez, pendant que les Nantais et les Bordelais (qu’ils me pardonnent) se frisaient les moustaches dans leurs ports de bourgeois, et offraient à Vernet ses plus belles fresques, pendant que les Bretons se refaisaient la sucette avec l’arsenal de Lorient, les Niçois demeuraient sans défense. Et nous n’avons jamais demandé réparation. A Nice nous savons la véritable raison de la destruction du château. Précisément, Louis XIV, jaloux que le château ne fût bien plus somptueux que son tas de pierre en cours de construction à Versailles, et fort de la puissance de feu de sa force d’occupation, ne tressaillit pas face à l’impérieuse nécessité esthétique de détruire notre château. 

 Nous voyons, à travers ces deux anecdotes, qu’avant de n’être contaminée par la francité, Nice s’était défendue grâce à la vigueur et au courage d’une lavandière et de son cul, et disposait du plus beau château du monde. Vous remarquerez également que ces deux anecdotes, qu'on le veuille ou non, opposent Nice et la France. 

Il y a deux villes à Nice, l'antica Nizza et la Nice new : la Nice italienne et la Nice anglaise (A. Dumas, père ou fils)

Nice est une ville construite par les étrangers. A Paris, c’est Haussmann qui configure la majorité de la ville circulatoire que nous connaissons aujourd’hui. A Nantes et Bordeaux, c’est la richesse du commerce de traite qui permet l’édification des grands bâtiments qui jouxtent les cours. Barcelone est dessinée par Ildefons Cerdà. Nice, avant le XIXème siècle, se concentre autour du (magnifique) village du Vieux-Nice et du quartier du port (ces quartiers demeurent aujourd’hui parmi les plus paupérisés de la ville, bien qu’entraînés dans une logique classique de gentrification). Puis les Sardes, lors de leur domination (1815-1860), à travers le Consiglio d’Ornato, dessinent une partie de la ville moderne, qui traverse le Paillon. Dans le même temps, les Russes et les Anglais bâtissent des quartiers entiers ; des demeures pour les Princes, des hôtels pour les hivernants (voyez les références à Nice et à Menton chez Tolstoï, entre autres). Le mécène du célèbre Negresco était roumain. C’est ce qui fait la diversité (et la beauté) de l’architecture niçoise. Puis la nécessité de loger les migrants français, dans l’après-guerre, oblige à la construction de grands édifices collinaires (et de somptueuses villas), le long du boulevard Napoléon III. Ces quartiers (russes, anglais et français) sont aujourd’hui parmi les plus riches de France :

 

Revenus médians à Nice par quartiers Revenus médians à Nice par quartiers

 

 

Dans la logique française de l’urbanisation, le restant de l’espace disponible, bien moins attractif (anciennes plaines maraîchères excentrées, comme Pasteur et l’Ariane), se transforme en quartiers de logements sociaux. Le phénomène de la ségrégation socio-spatiale  s’empare de Nice, comme de beaucoup de villes françaises. Nice a cependant subi des transformations architecturales bien plus spectaculaires qu’ailleurs en France (en dehors de Paris, et encore) en moins de deux siècles. 40 000 habitants au moment du rattachement, en 1860. Plus de 380 000 aujourd’hui.

A droite, toujours à droite

Il n’échappe à personne que Nice est une ville de droite, depuis l’après-guerre. On y compte les plus ferventes partisanes de Nicolas Sarkozy, qui a longtemps fait tressaillir les bas de contention dans les clubs de bridge de la Côte (encore plus à Cannes, outre-var, qu’à Nice). Jacques Peyrat, qui a participé à la fondation du Front National, a été maire de Nice. Les Médecin, dynastie régnante historique, qui en plus d’être de droite étaient « antigaullistes ». Il faut le faire, quand même. Aujourd’hui, on ne présente plus Ciotti et Estrosi, docteurs ès Sécurité, Vidéosurveillance, Terrorisme, Laïcité, Etudes islamiques et j’en passe. 

Les explications sont simples. On peut en citer rapidement quatre, qui mériteraient de plus amples développements :

  • le troisième âge bourgeois, donc conservateur, arrive à Nice pour attendre tranquillement le Jugement Dernier ;
  • Nice n’a jamais compté d’ouvriers autres que ceux du bâtiment ;
  • La richesse de la ville provient, depuis deux siècles, de touristes étrangers qui aiment bien le calme  et le standing ;
  • Et, surtout, entre 1958 et 1962, Nice a accueilli 30 000 rapatriés d’Algérie (au moins). 

Arrêtons-nous quelques instants sur l’arrivée des anciens colons. C'est, en vérité, le coeur de l'affaire. A Nice, dans le « Square Alsace-Lorraine » l’on trouve une statue commémorant l’Algérie Française, avec une inscription à la mémoire de Roger Degueldre. Ce nom, dont peu se souviennent, est celui d’un des principaux activistes de l’OAS. Ancien résistant, il intègre la légion étrangère en 1945, s’illustre en Indochine et intègre le fameux 1er REP (Régiment d’Etrangers Parachutistes, celui du jeune Jean-Marie Le Pen). Il est le cofondateur des « Commandos Delta », le groupuscule opérationnel parmi les plus violents de l’OAS. Il participe à l’assassinat des civils du Centre Educatif Social de Château-Royal (en Algérie). Roger Degueldre a été condamné à mort et fusillé le 6 Juillet 1962. La ville de Nice accueille un meeting de soutien à l’Algérie Française, le 17 Octobre 1962 (soit un an, jour pour jour, après les Massacres du 17 Octobre...), réunissant plus de 1 300 sympathisants, dont, notamment, Jean-Marie Le Pen – alors député de la Seine – et Jacques Peyrat, plus de vingt ans avant son élection à la mairie. Les élections municipales de 1965 voient l’alliance conclue entre Jean Médecin (maire de Nice) et les rapatriés triompher dès le premier tour. Médecin entame son dernier mandat grâce à l’appui des 20 000 votants rapatriés. « Jean l’Africain » a su, certainement par antigaullisme, sympathie pour les rapatriés et opportunisme, sceller le sort de sa dynastie municipale avec cette nouvelle clientèle. Cette sainte-alliance des droites antigaullistes et nostalgiques de l'Algérie française dure et s'amplifie lors du mandat du fils et successeur de Jean : Jacques Médecin (Voyez Le Niçois, de Joann Sfar). Pis : En 1987, une réunion de pieds-noirs se déroule à Nice [vidéo de l'INA], sur la place Masséna, en sa présence, ainsi que celle du premier Ministre, Jacques Chirac, et d’un ancien général putschiste et chef de l’OAS-Oran, Edmond Jouhaud. Il est des plus unanimement applaudi par les 40 000 rapatriés venus, notamment, assister à une messe prononcée par les cinq anciens évêques d’Alger. Ce clientélisme n’a toujours pas disparu aujourd’hui, et Christian Estrosi continue d’entretenir ce précieux lobby au sein d’un électorat qui lui semble assez largement acquis. La mairie de Nice a en effet un intérêt particulier pour cette catégorie, singulière, comprenant à la fois des rapatriés et des descendants de rapatriés. Elle dispose d’une adjointe municipale « à l’euro-méditerranée, au CUM[13] et aux rapatriés ».

Pis encore : le 1er juillet 2012, le jour-anniversaire des 50 ans du référendum d’autodétermination de l’Algérie, Christian Estrosi, député-maire, inaugure un monument dédié à la mémoire de l’Algérie Française, devant un public de harkis et de rapatriés. L’article de Nice-Matin qui en fait la recension est édifiant. Et son tire, stupéfiant : Le monument qui fait de Nice la capitale de l’Algérie française Estrosi se permet alors cette allocution :

Nicolas Sarkozy avait ici-même présenté les excuses de la Nation aux harkis et aux rapatriés. Aujourd’hui, pas plus qu’hier, nous n’avons cependant à faire acte de repentance vis-à-vis de ce que vous, donc la France, avez construit en Algérie. Nous n’avons à présenter d’excuses à personne pour le bilan de l’Algérie française.

Ainsi s'exprime Christian Estrosi, ci-devant député-maire de la République, lors de l'inauguration du monument. Devant celui-ci, on trouve, aujourd’hui, fleurs et bougies en mémoire des victimes de l’attentat du 14-Juillet. Etrange mémorial. 

Conclusion

Les Niçois que vous entendez sont racistes parce qu’ils sont français. Ni plus, ni moins. Ce n’est pas parce que le soleil frappe plus fort, ni que les vieilles à caniche se promènent le long de la Méditerranée. Ce ne sont pas les trois nazillons de Nissa Rebela, ni les quelques résidus de catholiques intégristes qui changent la donne. Mais c’est bien parce que Nice est une ville française, francisée et en vérité francophile, qu’elle a accueillie, bras ouverts, des milliers de rapatriés d’Algérie. C’est bien parce que Nice est une ville française que l’on trouve sur la Promenade des Anglais le monument à la mémoire de l’Algérie française, qui défigure ma ville autant que l’histoire. C’est bien parce que Nice est une ville française que dans le square Alsace-Lorrainne on trouve une statue à l’effigie de Roger Delguedre, dirigeant de l’OAS - vous avez dit terroristes ? 2 700 victimes entre 1961 à 1962. Mais eux, seraient-ils des héros ? Des vaillants combattants de la liberté ? Non, ce sont des terroristes, qui utilisaient des méthodes de terroristes, et poursuivaient des objectifs de terroristes. 

Je ne cherche pas d’excuses à la connerie, ni de raisons à l’émotion. Tous experts que nous sommes devenus, nous sommes capables de sociologie de comptoir. Mais je ne crois pas à la vérité de l’antienne « Oui mais les Niçois… ». Non. Les Français, et basta

Nissa, es una autre estoria. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.