L'évacuation des Halles Pajol. Etude géographique de l'alliance entre l'espace urbain et la police

L’évacuation par les CRS du camp d’exilés[1] installés sur l’esplanade de la halle Pajol révèle plusieurs éléments sur les rapports entretenus entre le pouvoir (la force) et l’espace (urbain). Premièrement, cette évacuation démontre la capacité immédiate d’appropriation d’un fragment d’esplanade par les forces de l’ordre. Cette appropriation, dans son sens le plus fort, indique le marquage de limites corporelles franches et imperméables. Le « cordon de CRS » découpe, sépare, interdit et enclos des morceaux d’espace. Ces opérations spatiales visent, à une échelle très réduite, à briser le lien, à empêcher la coprésence des groupes (ici les militants et les exilés), à rationnaliser ; à « mettre en ordre ».

            La mise en ordre de l’espace à cette échelle ne peut se faire sans l’usage de la violence physique. La matraque, la charge, le gaz, sont autant de moyens de repousser les militants (opposants) ou de disséminer l’attroupement. La violence est, dans ce cas, un opérateur spatial[2] qui modifie l’espace des opposants autant qu’il utilise l’espace pour, rationnellement, entreprendre l’arrestation des exilés[3].

Occuper l'espace

            Le croquis de la situation spatiale de l’esplanade Nathalie Sarraute lors des quelques heures de l’évacuation montre une prise de possession franche par les CRS d’un espace jusque là occupé par les exilés et leurs soutiens. Cette prise de possession commence par une prise de position. On voit se déployer, symétriquement, deux cordons de CRS matérialisés par des corps « surhumains », casqués, armés et protégés par des armures. La juxtaposition de ces corps doués d’une capacité de violence supérieure aux autres individus occupant l’espace au même moment, donne deux frontières physiques infranchissables. L’espace interstitiel, en bleu, est contrôlé par la police. Ne s’y trouvent que des représentants de l’ordre (du CRS au représentant de la préfecture) et des corps contraints — les exilés empoignés et traînés jusque dans le car de police.

            Les exilés se trouvent ainsi enclavés, serrés contre la façade du bâtiment des Halles, et protégés par un cordon de militants et d’élus, liés les uns aux autres par les bras, qui tentent de matérialiser un barrage pour empêcher l’évacuation par les CRS. Ce barrage rompt à chaque charge : ces derniers s’emparent des militants puis les rejettent de l’autre côté du cordon, et s’emploient à – littéralement – attraper les exilés. Cette mise en scène est violente. L’espace se densifie brusquement, puisque les deux camps cherchent à empêcher les actions de l’autre. Le bruit s’amplifie, les cris se mêlent aux claquements des armures. Puis un exilé est emmené le long du couloir, où d’autres militants essaient de l’intercepter en se lançant contre le cordon, en petits groupes. L’espace se condense à nouveau, puis se desserre après la charge policière, au moyen de matraques et de ruades. Le couloir est à nouveau formé, de même que le lien entre les militants entourant les exilés, et la même scène se répète quelque fois jusqu’à l’emploi du gaz lacrymogène qui permet la fuite de quelques dizaines d’exilés dans une ambiance chaotique où l’espace semble libéré de son emprise policière.

            Un deuxième temps s’ouvre alors : le départ du car de police. Un moment de latence permet la reformation d’un groupe de militants face à lui. Ici, l’enjeu n’est plus le contrôle fixe d’un espace enclos, mais l’évacuation des militants afin de permettre la mobilité des forces de l’ordre. L’opération spatiale consiste donc en un dégagement des obstacles : corps des militants ou artefacts déposés sur la voie par certains d’entre eux. Le car avance protégé par les CRS qui chargent à répétition, dans un usage récurrent de la violence corporelle. La foule amassée devant le car est dispersée aussi à cause du sort réservé aux quelques militants tombés, dont le corps à terre est largement et violemment repoussé par les CRS. Une fois le car parti, quelques CRS continuent d’occuper l’espace de la voie en faisant face aux militants, puis évacuent eux-mêmes les lieux par la rue Riquet.

            La mise en ordre de l’espace par la police est un succès qui ne s’appuie pas sur l’interposition ou l’empêchement, ni sur la simple présence des forces de police. Ce procédé s’appuie sur l’usage de la violence au moyen d’opérateurs spatiaux (Lussault, 2007, 2010) clairement identifiables (la ruade, la matraque, le gaz…), qui fondent la violence comme un opérateur spatial à part entière. Ici l’espace et le temps sont mêlés à des échelles très réduites. La ruade dure quelques secondes, sur quelques dizaines de centimètres. L’espace est « arrangé » (Raffestin, 1985) de manière provisoire ; très rapidement densifié et dispersé, comprimé puis desserré.

L’alliance de la police et de l’urbanisme

Il est important de comprendre l’ingénierie spatiale déployée par les CRS comme un marqueur essentiel de l’urbanité (métropolitaine) contemporaine. La violence, nous l’avons dit, comprime l’espace-temps et arrange l’espace au bénéfice de l’ordre. Comment cette violence est-elle permise ?

Il n’est pas ici un propos juridique ou moral. La violence, indépendamment de la légitimité de son fondement en droit, trouve ici son expression grâce à l’espace. La ponctualité de l’usage de la violence ne doit en effet pas cacher le fond du tableau urbain, qui représente les potentialités de la violence au point d’être confondue dans la contemporanéité de la définition que l’on peut appliquer à la ville. Avant de mieux le comprendre, il faut préciser l’épaisseur de l’urbanité qui n’est jamais simplement elle-même, c'est-à-dire actualité d’une existence urbaine. L’urbanité est épaisse parce qu’elle contient plusieurs ensembles, parfois contraires, de représentations et de pratiques de la ville : elle est en fait une expression de la domination du pouvoir sur la ville.

Ce pouvoir se pense dans les représentations de l’espace[4] qui codifient, ordonnent, agencent, et construisent l’espace urbain. Il s’agit de l’espace des urbanistes et des architectes. Or, ces représentations contraignent, précisément, les espaces de représentations[5] de ceux qui deviennent sous la plume des premiers des « usagers ». L’urbanité est donc avant tout à considérer comme une contrainte, celle de l’usager « guidé » par les représentations de l’espace urbain.

L’urbanisme est le meilleur allié de la police, et, de même que lorsque Michel Foucault pose « la police comme condition d’existence de l’urbanité »[6], il devient difficile de distinguer la ville de l’ordre. L’urbanisme donne le paysage de l’expression ponctuelle de la violence, et en ce qu’il est contrôle de l’espace urbain, il comporte ainsi en puissance une violente permanente ponctuellement actualisée. De nombreux liens ont déjà été faits entre l’invention de la science urbaine qui promeut la rationalisation de la ville et l’amélioration du contrôle de la population pratiquant cet espace. C’est le jeu, à Paris, du tournant haussmannien du Second Empire qui visait à prévenir les révolutions en empêchant la barricade par l’élargissement des rues.

Les halles Pajol ont une nouvelle fois montré la puissance de l’urbanisme et de la science de l’espace au service de l’ordre. Evidemment, la barricade n’est plus envisageable ; le mobilier urbain, comme les fontaines sur la place de la Sorbonne, restreignent les possibilités de la mobilité soudaine. L’esplanade était en fait facilement contrôlable pour les policiers qui disposaient d’alliés spatiaux objectifs. Le propos, ici, n’est pas de faire reproche aux soutiens des exilés le choix de l’emplacement. Il permet en revanche de bien rappeler, simplement, qu’il semble aujourd’hui difficile d’échapper a priori aux forces de l’ordre en situation urbaine.

 

 

Est-ce suffisant d’occuper une place ? Est-ce même efficace ? Il semble important pour la lutte de s’armer d’une connaissance de l’espace urbain aussi fine que la pensée de l’espace urbain par le pouvoir comme espace de réalisation de sa violence. Il ne peut y avoir de renversement de la domination sans considérer la ville non plus comme un espace allié des révolutions, mais comme un espace hostile. Et, en situation d’hostilité, la guerre est souvent gagnée par le camp qui connaît le mieux le terrain.

 

 

 


[1] Une remarque terminologique doit ici être faite. Nous estimons les « migrants » comme étant en situation d’exil ; donc, exilés. Cependant, nous reprenons volontairement le lexique policier là où il renforce notre propos sur la rationalisation de l’espace, ce qui pourra faire apparaître le terme « migrant » - tout comme celui de « militant », sujet lui aussi à une remise en question.  

[2] Les opérateurs spatiaux (entités qui opèrent des actes constitutifs dans l’espace social) sont à comprendre à la fois comme des artefacts (techniques, communicationnels) et biotique qui rentrent dans l’arrangement de l’espace. D’après Michel Lussault, « Ce que la géographie fait au(x) monde(s) », Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne], #10 | 2010

[3] Il serait par ailleurs intéressant d’inscrire les événements de la Halle Pajol dans une compréhension plus large des « lieux de l’exil », compris comme la répétition symbolique et matérielle de différentes formes de violence liées à l’exil.

[4] H. Lefebvre, La production de l’espace, Anthropos, Ethnosociologie, 1974, passim. Les représentations de l’espace correspondent aux espaces conçus par les savants et les experts de la ville. Elles tendent vers « un système de signes verbaux » qui s’impose aux pratiques urbaines.

[5] Ibid. Les espaces de représentation correspondent aux espaces vécus, dominés par les représentations de l’espace « que tente de modifier et d’approprier l’imagination » en tendant vers un système de signes et de symboles non-verbaux.

[6] M. Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France, 1977-1978, Hautes Etudes-Gallimard-Seuil, 2004, p. 344.

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