Occuper l'espace. NuitDebout et la place de la République

« Une révolution qui ne produit pas d’espace nouveau ne va pas au bout d’elle-même »

H. Lefebvre

Nul ne sait tout-à-fait si nous assistons aux prémisses d’une révolution. Nul ne s’accorde d’ailleurs tout-à-fait sur le sens du terme « révolution ». Quoiqu'il en soit, toute révolution ne peut se penser sans interroger l’espace : celui dans lequel elle se déploie, et celui qu'elle compte produire. Toute révolution est un jeu d’occupation, de prise de position, d’empêchement ou de facilitation de mobilité. Un jeu de réduction de distance entre les corps, de création d’un corps social solidaire et spatialisé. Il apparait que depuis le 31 Mars, la place de la République s'offre à elle-même comme un retournement de l'espace, convoyant ses impressions de liberté retrouvée et de reprise de possession de l'espace public. NuitDebout retourne l’espace de la place. On pourrait dire : se le réapproprie. D’aucuns y décèleraient le spectre de la propriété ou de la privatisation : il n’en est rien. L’appropriation de l’espace n’est pas nécessairement l’édification d’une frontière, ni la séparation très claire d’un dedans et d’un dehors. Il faut, au contraire, postuler le refus du Temple (sacré) et du profane : le refus d’un espace du sacré, découpé, qui s’érige en regard d’un espace du devant - « pro-fane ». Il ne doit pas y avoir de frontières entre la place et le reste de la ville. La frontière, quand elle existe, est celle des corps sur-humains des CRS qui découpent l’espace en produisant le territoire de l’ordre et l’espace du désordre. Il faut refuser cette dynamique de l’assignation spatiale au désordre.

Revenons-en au « retournement ». La Place de la République, depuis sa réfaction, s’est offert le mirage d’une liberté retrouvée. Elle possède une nouvelle sémiotique, forgée par une mise en design de l’espace. Aussi, elle est devenue mémorial spontané après les tueries de Janvier et de Novembre. Elle s’est faite métaphore d’un idéal-peuple aux abois le 11 Janvier. Jamais elle n’a ainsi quitté les codes dans lesquels elle a été pensée et rénovée : une place du corps social national. La rénovation urbaine, appropriation de l’espace par les architectes et les urbanistes, n’est jamais neutre. Bien au contraire : elle est toujours la dissémination d’une idéologie identifiable, pré-pensée sur une feuille blanche.

« La feuille, sous la main, devant les yeux du dessinateur, est blanche, aussi blanche que plate. Il la croit neutre. Il croit que cet espace neutre, qui reçoit passivement les traces de son crayon, correspond à l’espace neutre du dehors, qui reçoit les choses, point par point, lieu par lieu. (…) Et voilà comment et pourquoi le dessin (et par là il faut entendre aussi le « design ») n’est pas seulement une habileté, une technique. C’est un mode de représentation, un savoir-faire stipulé, codifié. » (Henri Lefebvre, Espace et politique, p. 16)

Comment a été pensée cette place que le mouvement, en cela fixé, occupe aujourd'hui ?

Du projet aux réalités urbaines

place-de-la-re-publique-projet-tvk-3

Une image du projet de rénovation urbaine

Michel Lussault, géographe, est intervenu au Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges en 2015 à ce sujet. Il propose une rapide analyse des "utopies et imaginaires" de l'urbanisme, à travers l'exemple de la place de la République.

« Cette image ropose un redressement de la vie sociale par le traitement de la vie spatiale, une vie pacifiée et pacifique. C'est l'image d'un espace qui n'existe pas, elle traite d'un espace à venir. L'image est de l'espace avec un espace ouvert, parcourable avec tous les éléments qui caractérisent l'espace humain. (…) On note l’importance du design contemporain : la mise en design du monde jusqu’au mobilier urbain pour permettre la bonne pratique des lieux. »

Il n’est pas anodin que la mise en design de l’espace se révèle en fait un guide des bonnes pratiques urbaines. C’est ce guide qui doit permettre la pacification de la place. C’est ce guide qui évoque aussi la codification sociale (et raciale) de la place :

« Il n'y a pas de cosmopolitisme dans cette image, pas de diversité sociale, pas de monde urbain mais un idéal, une utopie sociale et une problématique fondée sur les pratiques vertueuses d'une catégorie sociale. (…) Ici, nous avons tous les ingrédients d'une autorité politique qui veut relancer la réappropriation, la possession de l'espace par un public. On retrouve le mythe de l'Agora, de l'imaginaire de l'espace public. Le bon espace, bien « designé », dessiné l'emporte sur la question sociale, par la perfection de la forme qui va permettre la citoyenneté, le bien vivre ensemble, permettre des pratiques sociales vertueuses. C'est la dimension utopique de l'urbanisme. »

Voilà comment l’espace est pensé ; il est imaginé dans un code qui permet à une certaine catégorie sociale de se l’approprier. C’est en cela qu’il n’est jamais neutre ; c’est en cela que nous sommes en train de contredire ce code sans avoir conscience de le décoder. On évoque souvent le ­nous-sommes-là en s’égayant du « nous sommes ». Mais le « là » est tout aussi important. Ce nous-sommes existe parce qu’il est .

« On peut voir l’importance du "géopouvoir", instance qui se donne le pouvoir d'administrer, diriger la vie spatiale. Cet imaginaire spatial est un ensemble idéal qui permet de qualifier et interpréter l'expérience humaine. Mais la pensée scientifique n'est pas étanche à l'imaginaire. Ainsi, ce projet de la place de la République, endroit très cosmopolite, apparaît comme un espace blanc, neutre, decosmopolitisé.»

Qu’est-ce que le « géopouvoir » qu’évoque Michel Lussault ? L’ensemble des techniques et des représentations d’un pouvoir qui prétend organiser la vie spatiale. Ce concept forgé en allusion au « biopouvoir » de Foucault doit également par nous être approprié. Il faut repenser le code de la place que nous occupons. La première étape est de prendre conscience que l’espace urbain comporte un ensemble de codes, que nous pratiquons au quotidien, en les ayant incorporé, en les oubliant. La deuxième étape est la réflexion commune que nous avons à mener sur l’espace. Si Nuit Debout n’est pas un mouvement neutre, alors sa réflexion sur l’organisation de l’espace est primordiale. Cette réflexion doit inclure la race et le genre, comme nous le remarquions précédemment. Le mouvement Nuit Debout a retourné l’espace de la place de la République à sa faveur. Il se l’est approprié, dans un espace-temps mouvant qu’il n’est pas libre de décider. Il n’est libre que dans les contraintes que l’Ordre veut bien lui laisser : la journée, et jusqu’à minuit, sur la place et sur la place seulement. Alors ce mouvement est ainsi fixé : il est délimité et nous en acceptons ses frontières. Il accepte qu’il y ait un temple de la contestation, et une multitude d’espaces profanes. Nous acceptons inconsciemment d’utiliser les libertés contraintes que nous pensons avoir conquises mais apparaissent finalement comme un modus vivendi bien commode. La contestation a un lieu et une heure. Hors de la place point de salut : c’est là tout entière la définition de l’urbanité contemporaine par le géopouvoir. Nous sommes encore dans ses codes, nous sommes encore dominés, et le resterons ainsi tant que nous accepterons de ne pas réinterroger plus largement notre rapport à l’espace, à nos pratiques et à nos représentations. Ces codes sont d'autant plus en notre défaveur, que l'expertise de la pratique urbaine par les forces de l'ordre est, jusqu'à preuve du contraire, indépassable. Ainsi, la place de la République se trouve en permanence dans une situation de nasse, comme potentiellement emprisonnée, et réellement contrainte.

La nasse de la République

la-nasse-de-la-re-publique

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.