L'Etat colonial et les mémoires de la guerre d'Algérie

Existe-t-il une "guerre des mémoires" à propos de la guerre d'Algérie ? Lors de la troisième édition des Rendez-vous de l'Histoire du monde arabe, Sylvie Thénault a proposé une intervention sur le sujet. Retour sur le contenu de sa communication et quelques pistes de prolongement : comment un Etat actuellement colonial peut-il faire mémoire d'un passé très actuel ?

Sylvie Thénault, spécialiste de la guerre d’algérie a proposé à l'occasion du troisième rendez-vous de l'histoire du monde arabe une intervention pleine de « réticences » au sujet de la « guerre des mémoires » qui aurait lieu entre des groupes plus ou moins constitués à propos dela guerre d’indépendance algérienne. Ce malentendu tient, selon l’historienne, à une définition souvent trop rapide et erronée de la « mémoire ». De quelle mémoire parle-t-on ?

Il y a d’une part les « mémoires individuelles » à propos desquelles on opère souvent une « assignation a priori » des témoins ou des descendants à une mémoire de groupe, plus large et simplificatrice. En somme, « la complexité des discours » est niée, alors que l’ère du témoin[1] semble nous avoir montré la fragilité et la ductilité d’un témoignage ; ses contradictions, ses hésitations et ses retours. 

D’autre part, on peut envisager la p« mémoire des groupes » qui est notamment celle des familles ; cette mémoire nous indique, d’ailleurs, que « la famille, souvent, n’est pas le lieu de la transmission ». Les familles de Harkis et de Moudjahidin sont-elles des actrices d’une guerre des mémoires ? Non, si l’on suit Sylvie Thénault qui affirme que ces deux types de groupes se sont retrouvés dans le mouvement antiraciste du début des années 1980. 

De ce fait, sur quel terrain se joue la guerre des mémoires ? Ce sont les « usages politiques du passé »[2] qui sont, évidemment, responsables de ce conflit mémoriel : « En 2012, année du cinquantenaire de l’indépendance, il y a eu une forte demande de célébrations et de commémorations. Du côté français, il y avait une réelle demande d’histoire. Mais en Algérie, il semble que la demande porte davantage sur le bilan : où en est-on, 50 ans après l’indépendance ? ». Au-delà, il y a une réelle « instrumentalisation en France, notamment en contexte électoral. Les associations ne sont d’ailleurs pas nécessairement représentatives, même s’il n’existe qu’une seule association de pieds-noirs progressistes dans le sud… ». Sylvie Thénault revient ensuite sur la différence de traitement, bien connue, entre les politiques publiques en faveur de l’insertion économique des rapatriés et le long oubli des Harkis, dont la premier « geste » public n’arrive qu’en 1994 avec le « plan Harki ». De même pour les anciens combattants (français) pensionnés depuis 1964 alors que les victimes de tortures n’ont jamais fait l’objet de « réparations ». 

 Malgré ses réticences, Sylvie Thénault reconnaît que le conflit algérien constitue un « passé tout de même brûlant », notamment en comparaison des autres crimes coloniaux (comme Madagascar) qui agitent beaucoup moins l’opinion publique et les femmes et hommes politiques. Ce qui ravive cette guerre ne tient pas tant « à la proximité dans le temps, mais [au] potentiel d’usages politiques possibles [de l’Algérie coloniale dans son ensemble] : migrations, violences politiques, terrorismes, législation d’exception, nationalisme, Islam et pouvoir français… » 

 

 La France est un empire

Tout ce que Sylvie Thénault a réaffirmé dans son intervention est honnête. Oui, la « guerre des mémoires », si elle existe, se situe bien dans les usages politiques du passé. Mais les conséquences de ces usages politiques, à plusieurs échelles, semblent avoir été oubliées dans cette intervention. Ce n’est pas aussi simple qu’évoquer en passant « quelques stèles de nostalgiques » dans le sud de la France comme exemple d’usages politiques de ce « passé qui ne passe pas ». Il faut, plus avant, bien caractériser les traces et les marques présentes dans l’espace public de la mémoire de la guerre d’Algérie pour y déceler la manifestation autorisée d’une certaine violence symbolique, qui fait bien sens au-delà de la « guerre des mémoires ».

 Syvie Thénault a rappelé qu’il est « assez difficile de commémorer une défaite ». Certes. Pourquoi ? Il faut sortir du cadre de l’Etat-Nation pour penser ce phénomène. Si on continue de lire ces usages politiques du passé à l’aune de l’histoire républicaine et des débats entre « intégration » et « assimilation », de la mouvance antiraciste des années 1980 et des simples acteurs de la « Nostalgérie » on ne peut pas saisir dans leur ensemble les conséquences très sensibles de ces tensions mémorielles. 

La France est un Empire. Il n’est simplement question d’une « défaite » mais bien d’une perte, sèche, d’une large partie de l’Empire. Son coeur, son modèle, son laboratoire. Le lexique du documentaire « officiel » (pour ne pas dire institutionnel) de Benjamin Stora le montre : La Déchirure. Tout comme la stèle inaugurée sur la Promenade des Anglais le 5 Juillet 2012 par Christian Estrosi :

Stèle commémorant la fin de l'Algérie française, sur la promenade des Anglais à Nice. Stèle commémorant la fin de l'Algérie française, sur la promenade des Anglais à Nice.

 Donc, la France était un Empire, et le demeure. Quand on entend « deuxième territoire maritime du monde », on se doute bien qu’il ne s’agit pas uniquement des côtes métropolitaines ; ce sont bien les « confettis d’Empire » comme disait Napoléon, c’est-à-dire les outre-mer, qui constituent le coeur de cet « empire maritime ». La France n’a donc toujours pas défait ses liens de son passé impérial dans ses propres représentations ; ni dans les faits : bien au contraire : elle agit comme un Empire sur son propre territoire métropolitain. 

Soyons clair : il n’y a pas de travail de mémoire sur la décolonisation, car cette décolonisation n’est pas achevée. Il faut que les historiens Blancs entendent les analyses des concernés, et plus largement de l’ensemble des racisés qui pensent ces questions. Les violences policières et les politiques d’exclusions sociale, territoriale et raciale ne sont pas les conséquences d’un « ordre républicain » mais bien la continuation, sous d’autres horizons, des politiques publiques coloniales. 

Cela, pourtant, nous le savons. Politiquement, beaucoup d’historiens blancs (comme Laurence De Cock et les membres d’Aggiornamento) le disent. Mais il me semble que le lien entre ces questions et la problématique de la mémoire n’est pas toujours fait.

 Il apparait qu’un Empire ne peut pas opérer un travail de mémoire « institutionnel ». Cela ne reviendrait-il pas à une déconstruction de la substance même de l’Etat républicain ? 

Alors, si l’on regarde mieux cette idée d’une France impériale, on peut mieux comprendre comment l’Etat gère le statut des minorités. Cette gestion obéit à une forme complexe de tolérance. Comme les Empires l’ont fait, dans l’histoire, avec leurs minorités[3]. L’Etat républicain, finalement, tolère le voile (non-intégral) dans l’espace public (jusqu’à preuve du contraire), mais pas à l’école. On tolère les mosquées, tant qu’elles sont discrètes. On tolère un « folklore » tant qu’il ne prend pas trop de place, et que le coeur identitaire du peuple originel n’est pas attaqué par ces « minorités visibles » : A Rome, fais comme les romains, même si tu as le droit à deux ou trois excentricités. 

 Ainsi, la France tolère deux mémoires opposées du conflit Algérien. Ou plutôt, elle autorise une mémoire nostalgique des anciens Français d’Algérie, et tend à tolérer la mémoire des descendants d’Algériens, sans la faire sienne. Cette différence est fondamentale. 

Les stèles érigées à la mémoire de l’Algérie française sont loin d’être anodines. A Nice, dans un square, on trouve une plaque à la mémoire de Roger Degueldre, un des chefs les plus actifs de l’OAS. Dans la même ville, la stèle de la Promenade des Anglais a fait l’objet d’une réappropriation fort étrange suite à l’attentat du 14 Juillet. On y a observé une concentration de bougies, de fleurs et d’autres artefacts ; comme pour marquer symboliquement un lien entre la perte de l’Algérie et l’attentat de la Promenade. Encore une fois : cela n’est pas anodin. 

D’autre part, un communiqué de François Hollande prenait acte du massacre du 17 Octobre. Et, tous les ans, quelques dizaines d’individus se retrouvent sur le Pont Saint-Michel (après le passage de la maire de Paris) ; d’anciens militants de la LDH ou du PCF, des concernés, des témoins, des victimes (et parfois des hommes politiques, comme Rachid Nekkaz en 2016). Mais il s’agit bien plus d’une tolérance que d’une reconnaissance.

 Ces quelques éléments mériteraient une attention plus longue. Mais il est certain que dans l’espace public se joue, non pas une guerre des mémoires, mais l’impossible mémoire d’un Etat historiquement et actuellement colonial. 

 Alors il semble qu’on ne puisse pas traiter la question de la « guerre des mémoires » au sujet de la guerre d’indépendance algérienne sans prendre en considération les fructueuses perspectives offertes par les théories décoloniales – au risque de manquer le cœur de l’enjeu, historiquement et actuellement politique.


[1] Selon le titre de l’ouvrage d’A. Wieviorka, devenu une référence des historiens contemporanéistes.

[2] Expression tirée de l’ouvrage du même nom, de F. Hartog et J. Revel, paru en 2001.

[3] On peut penser aux Romains et à la tolérance à l’égard des syncrétismes des panthéons gaulois et romains ou au statut de la Dhimma, notamment en Al-Andalus. Les exemples sont en fait nombreux, puisque la gestion des minorités est une caractéristique propre à la définition d’un empire. 

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