Assa Traoré célébrée par le Time Magazine: que faut-il en penser?

Les raisons de se réjouir ou de critiquer le choix du Time sont nombreuses mais elles gagneraient en consistance si elles prenaient en compte les motivations réelles du magazine.

Assa Traoré vient d'être auréolée du titre de « Guardian of the year » par le Time Magazine. Et cela n'a rien d'anodin.

Si pour le Figaro, Atlantico ou le syndicat des commissaires de la police nationale cet hommage est vu comme une flèche du parthe décochée par ces « communautaristes » d'Américains à la fois pour ébranler l'universalisme républicain mais aussi pour ancrer l'idée d'un racisme d'Etat à la française, il est largement salué par les milieux antiracistes/féministes non blancs la plupart du temps intersectionnels, ou par une partie de la gauche institutionnelle ou radicale. Il faut vraiment aller chercher dans la gauche ultra pour trouver les rares grincements de dents qui apparentent cet hommage à une forme de peopolisation de la lutte anti-police.

Les raisons de se réjouir ou de critiquer le choix du Time sont nombreuses mais elles gagneraient en consistance si elles prenaient en compte d'une part les réelles motivations du magazine (dont il faut rappeler qu'il est un média de le plus grande puissance impérialiste) et d'autre part, ses effets objectifs en France où l'institution policière est loin d'avoir apprécié la provocation de l’hebdomadaire yankee.

 Je voudrais proposer ici quelques hypothèses qui peuvent éclairer la décision du Time, mon postulat de départ étant d’abord que s’il existe un bloc impérialiste occidental solidaire formé des Etats-Unis et de l’Europe, les contradictions et les querelles intra-impérialismes n’en sont pas moins réelles. Ensuite, qu’un magazine de cette envergure ne prend pas des décisions innocentes. Celles-ci sont largement motivées par les conflits qui traversent le pays, Biden s’apprêtant effectivement à être investi sur fond de crise économique/sanitaire et de fortes tensions raciales.

1/ Les Américains dont on peut penser pis que pendre (j’en suis !) sont de fins connaisseurs de l’arrogance française. Ils se souviennent comment les médias hexagonaux avaient applaudi la victoire d’Obama, la larme à l’œil, saluant ainsi et de la manière la plus condescendante qui soit, les progrès de la conscience antiraciste au pays de l’Oncle Sam qui décidément « a un problème » avec la « race » contrairement aux Français qui, comme personne ne l’ignore, n’en ont pas puisqu’ils sont universalistes. On se souvient aussi du malin plaisir qu’ils ont pris à couvrir les émeutes urbaines de 2005 ou comment ils se gaussent, dès que l’occasion se présente, des polémiques françaises sur le voile, le burkini et les jupes longues. Ainsi, honorer Assa Traoré, figure qui pourfend le mythe républicain par la mise en cause de sa police, est en quelque sorte un hommage du vice à la vertu. 

2/ Rappelons que c’est le couple Joe Biden/Kamala Harris, consacrés « personnalités de l’année », qui fait la une du numéro en question. Cela n’a rien d’étonnant, le Time ayant résolument fait campagne contre Trump. Assa Traoré est donc célébrée dans la trame d’un numéro qui met à l’honneur les futurs dirigeants de l’empire : une équipe formée d’un homme blanc et d‘une femme présentée comme noire avec des cheveux lisses (important à souligner pour la suite) dont le projet est de réconcilier une Amérique divisée comme jamais entre notamment (mais pas que) l’électorat blanc de Trump et le mouvement quasi insurrectionnel provoqué par l’assassinat de George Floyd et incarné par Black Lives Matter.

Ce n’est pas la première fois que le pouvoir américain se sert de la symbolique raciale pour résoudre ses problèmes internes, Obama ayant représenté son plus beau coup de force. Avec Kamala Harris, il réitère son geste en y ajoutant la dimension de genre ce qui n’est pas sans opportunisme quand on mesure l’impact de la déferlante « Mee Too ». Mais Kamala Harris est-elle vraiment la candidate des Noirs ? Nul besoin d’être grand clerc ou spécialiste de la question noire pour répondre un non franc et sans ambages, comme le rappelle souvent le militant panafricain Ahmad Nougbo[1], bien renseigné sur la question.

En effet, elle est la fille d’un immigré Jamaïcain et d’une immigrée indienne. Elle n’est donc pas issue de l’histoire de l’esclavage spécifique des Etats-Unis (tout comme Obama). Cela ne suffit pas à la disqualifier d’emblée mais là-bas, la condition noire est très fortement déterminée par cette filiation. Les vagues d’immigrés, blancs ou basanés, ont tendanciellement toujours privilégié leur intégration au détriment des Afro-américains ce qui rend Kamala Harris plus difficilement identifiable à la cause noire[2].

On peut cependant s’interroger sur son degré de proximité avec cette cause. Elle pourrait être aux minima un soutien frileux, mais soutien quand même. Même pas ! Lorsqu’elle était Procureure générale de Californie, puis de l’Etat de Californie et enfin sénatrice, elle s’est distinguée par une intransigeance impitoyable et une inflexibilité redoutable vis-à-vis de la communauté noire et des hommes en particulier[3] :

  • Elle a fait adopter une loi qui oblige les écoles à remettre les élèves sans papiers à l'ICE, les séparant ainsi de leurs parents et violant les droits de l'homme

  • Elle s’est opposée à la réforme de la loi californienne des trois fautes, qui est la seule dans le pays à imposer des peines de prison à vie pour des délits mineurs et qui incarcère les Noirs à un taux douze fois supérieur à celui des Blancs
  • Elle a fait appel de la décision d'un juge déclarant la peine de mort anticonstitutionnelle et a obtenu gain de cause ce qui a entraîné la poursuite des exécutions

  • Elle s'est opposé à la mise en place de caméras de surveillance des corps de police dans tout l'État de Californie et a ignoré les brutalités policières, le viol d'une adolescente par plusieurs officiers…

  • A soutenu le gouvernement de droite d'Israël et s’est rapproché de l'AIPAC, a coparrainé une résolution contre Obama en faveur des colonies illégales, a refusé de soutenir les droits des Palestiniens et a qualifié le BDS d'"antisémite"

Ce palmarès est loin d’être exhaustif mais il donne une idée assez précise du profil politique de la dame.

3/ Deux autres personnalités sont mises à l’honneur : Le docteur Fauci et la militante noire Porche Bennett qui se sont tous les deux illustrés pendant la campagne présidentielle pour être des opposants farouches à Trump. Le premier pour avoir inlassablement tenté de faire comprendre au président sortant que la Covid était un virus mortel, la seconde pour s’être élevée contre les crimes racistes tout en ne partageant pas la radicalité des mouvements noirs qui refusent le chantage au moins pire et qui clament « No tangible, no vote ». En d’autres termes, qui refusent catégoriquement le choix de Biden car celui-ci ne propose rien de « tangible » pour améliorer la condition noire. Porche Bennett, authentiquement investie dans la cause noire, a au contraire donné le signal que le dialogue avec Biden était possible[4].

Ainsi, les deux autres personnalités américaines à recevoir les honneurs sont surtout et avant tout des anti-Trump, certes contestataires, ce qui marque une concession faite par le pouvoir blanc aux mouvements sociaux et quasi insurrectionnels de l’été dernier mais qui ne fera pas trembler la nouvelle administration.

4/ Alors que les figures noires authentiquement radicales et issues de l’insurrection antiraciste après la mort de George Floyd ne manquent pas aux Etats-Unis, le Time choisit d’honorer une militante noire de la contestation mais… de France. Faut-il s’en étonner ? Sûrement pas.

Le Time n’est pas un magazine d’extrême gauche et encore moins décolonial. En revanche, il est intéressant de voir comment il fait passer la pilule de ses choix aux opinions blanche et noire américaines : une militante afro-américaine non hostile à Biden et une militante noire française qui par son apparence et son afro rappelle Angela Davis, et – et ce n’est pas innocent – vient contrebalancer (effacer ?) l’esthétique blanchie d’une Kamala Harris aux cheveux lisses. En somme, il s’agit, avec la virtuosité de maitre qu’on connaît aux classes dirigeantes, de faire d’un côté la concession minimale mais impérieuse que le mouvement BLM a imposée par le rapport de force et de l’autre, faire avaler aux Blancs les plus réac la pilule d’une figure trop noire et aux Noirs radicaux, la pilule d’une figure trop blanche.

5/ Ce n’est pas la première fois que les militants décoloniaux se voient obligés de jouer des contradictions entre les systèmes d’oppression d’ici et d’outre-Atlantique. Rokhaya Diallo a par exemple subtilement su tirer parti de ses réseaux aux Etats-Unis pour desserrer l’étau qui l’étouffe en France. Nous mêmes au PIR, nous n’avons jamais hésité à sortir de l’Hexagone pour aller chercher nos soutiens dans d’autres pays occidentaux (même s’il faut préciser ici que c’est le type de soutiens à l’international qui distinguent le type de militantisme antiraciste dont les uns et les autres se  revendiquent). Aussi, du point de vue français, cet hommage dont l’objet n’est sûrement pas de rendre services aux indigènes de France, est plus que le bienvenu. D’abord, il renforce l’idée d’un racisme structurel à l’échelle de l’Occident et désingularise les Etats-Unis. Il accélère le dépérissement du mythe républicain et fait avancer la lutte contre les violences et crimes racistes. Bref, il fait avancer la justice.

6/ Les réactions outrées de certains syndicats de police et de certaines personnalités d’extrême droite[5] ne peuvent que nous convaincre de l’importance de l’hommage du Time. Tout comme le boycott des produits français par certains pays arabes a obligé Macron à se justifier devant les médias arabes et à baisser d’un ton, le choix du Time a obligé les factions les plus violemment réactionnaires à sortir du bois et à tenter de rétablir « leur » vérité. C’est un élément qu’il faut savoir apprécier à sa juste valeur pour mesurer les progrès de l’antiracisme. 

Si cette mise au point m’est apparue nécessaire, c’est qu’il m’a semblé que l’enthousiasme suscité par cette mise à l’honneur d’une militante antiraciste française - que je partage - était dénuée du recul nécessaire à la lutte décoloniale qui ne peut pas se permettre le luxe d’oublier le machiavélisme de la puissance américaine ni celui de comprendre que la non résolution de la question raciale en générale et noire en particulier est LA condition sine qua non pour prétendre à la maison blanche.

Au-delà de ses rivalités internes, le racisme structurel est un fait occidental, où le modèle intégrationniste français fondé sur le mythe de l'égalité qui hiérarchise les races et le modèle pluraliste nord-américain foncièrement libéral qui repose sur la même hégémonie "civilisationnelle" ne sont que deux variantes du même phénomène. Mais, si, immunisés contre les fausses bonnes intentions du pouvoir blanc dont le Time et, accessoirement, Obama, Rice, Harris sont les multiples visages, et si notre boussole politique reste intacte, nous aurions franchement tort de ne pas savoir apprécier des avancées qu’on est aussi en droit d’appeler « victoires ». Par les temps qui courent, elles risquent de se faire rares.

[1] https://www.facebook.com/profile.php?id=100009115765301

[2] La question d’une différence déterminante entre les Noirs américains descendants de l’esclavage étasunien et les Noirs américains descendants de l’immigration après l’abolition de l’escalavge est une question incendiaire, et souvent à juste titre. Il y a des différences matérielles et idéologiques déterminées par des histoires différentes de migration. Mais il est parfois difficile de généraliser en opposant les deux. Par exemple, des leaders centraux des luttes noires radicales étaient des immigrants caribéens (comme le père de K. Harris) ou des descendants des immigrants caribéens, notamment Claude McKay, Marcus Garvey, Claudia Jones ou Stokely Carmichael.

[3]https://www.youtube.com/watch?v=Bgjm6xPJeaA&feature=share&fbclid=IwAR1gppZYORGMJwGTPv7O3is8E5YfWA6jkh6UTpVDsDXfUHBIhnxoaV2Luus

[4] https://www.youtube.com/watch?v=iN6N8jD5Jfg&fbclid=IwAR1H9hmLfIn65W7vK32MkgNK0SuRxbk9yRbtQW4b_GeLDXjnmxyzTYUudHc

[5] https://www.slate.fr/story/198118/assa-traore-time-magazine-2020-racisme-france-rejet-adama?amp&__twitter_impression=true&fbclid=IwAR25Pwn6-Ifu5YXiSjaqP8FArV8kcGhf16pl1_3lsS3gKZL21lmC59UrN48

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