Pour une défense de l’antiracisme politique et de la démocratie

On ne compte plus les articles ou tribunes publiées ces derniers temps contre l'antiracisme politique. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ces attaques n’ont pas eu pour but de prendre part à un débat public de fond sur la question raciale en France, mais d’en disqualifier les termes. Or, ce n'est pas le silence des dissensus qui fait la démocratie mais plutôt l'expression plurielle des positionnements.

Qu'est-ce que l'antiracisme politique?

Nous ne pouvons mieux faire que citer Omar Slaouti qui dans un entretien à Contretemps[1] expliquait la différence entre antiracisme politique et antiracisme moral en la fondant non pas sur l’idée qu'il n'y aurait pas de morale dans le premier mais sur celle qu'il n'y a pas de politique dans le second. Nous ajouterions volontiers qu’il y a bien une politique dans l’antiracisme moral si l’on prend note des prises de position publiques des représentants de cette mouvance, mais il ne s’agit pas de politique antiraciste. C’est là où le bât blesse.

L'antiracisme moral considère que le racisme est un problème de morale individuelle : il serait le fait de personnes qui, par manque d'éducation, par « peur de l'Autre », par ignorance sont racistes. Le racisme serait ainsi la peur éternelle de l'Autre. Face à cela la solution est simple: répéter le principe universel de l'égalité des êtres humains, affirmer la disqualification scientifique du concept de race biologique, rappeler à l’envie qu’ « il n’y a qu’une seule race : la race humaine » ; en somme, éduquer les masses à l'acceptation de « l'Autre », au respect de la « différence ».

L'antiracisme politique consiste, quant à lui, à affirmer deux choses fondamentales. Premièrement le racisme a des conditions historiques et politiques ayant présidé à son émergence et déterminant sa forme, variable au cours de l'histoire (il y a eu un racisme envers les Italiens qui ne s'est pas perpétué auprès de la génération suivante, l'antisémitisme structurel du début du 20ème siècle a subi des mutations, le racisme anti-Arabes a pris progressivement la forme explicite d’un racisme anti-musulman, etc.). C'est pourquoi les antiracistes politiques se réclament de la pensée anti-colonialiste ou décoloniale : l'impérialisme et la colonisation ont instauré non pas seulement un ordre de domination politique de classe et de sexe mais une hiérarchie raciale dont sont largement héritières nos sociétés contemporaines. Nos institutions, nos imaginaires, nos arts, notre éducation, notre rapport au travail, nos désirs et nos pratiques érotiques portent ainsi la marque d’une « colonialité » reconfigurée. La « colonialité » désigne en situation postcoloniale le legs de la colonisation : la production d’une altérité menaçante, sauvage, subalternisée par rapport au sujet national « normal » (blanc, masculin, hétérosexuel). En l’occurrence les Autres sont assigné.es à être d’ « éternel.les étrangèr.e .s » (Rroms et juifs compris), que ce soit symboliquement ou matériellement par le statut social qu’ils et elles occupent.

Deuxièmement le racisme produit des conséquences politiques. Celles-ci sont de deux types. D’abord les gouvernements et politiciens peuvent jouer sur la variable identitaire et alimenter le racisme des masses dont ils se servent. C'est le cas lorsqu'en plein mouvement social contre la loi Travail le gouvernement lance une campagne médiatique contre le burkini en empruntant abusivement les atours vaguement ressemblants d’une rhétorique de l’émancipation des femmes. Ensuite, et plus fondamentalement, le racisme produit ce qu'on appelle des sujets politiques, c'est-à-dire des individus qui vont être assignés à une certaine place sociale et auxquels on va attribuer certaines tendances supposées de groupe. Comme l’a bien montré la sociologue Colette Guillaumin, le racisme procède à la fois par déni de singularité et déni d’universalité. Dans le premier cas, les individus racisés sont évalués à l’aune de leur appartenance réelle ou supposée à un groupe auquel ils ne pourraient échapper ; chacun de leur geste et décision serait imputable à cette appartenance (comme lorsqu'on évoque le sexisme des "musulmans"). Dans le deuxième cas, ces groupes (culturels, confessionnels, ethniques) ne peuvent prétendre représenter une valeur universelle : le maximum de généralité qu’ils pourraient incarner serait précisément celui de leur communauté…soit un particularisme, vite traduit en termes de communautarisme (comme lorsqu'on refuse d'entendre les arguments en faveur d'un repas végétarien dans les cantines scolaires). Ces deux processus qui s’expriment concrètement dans une inégalité d’accès aux ressources symboliques et matérielles qualifient ce qu'on appelle la racisation : la race n’existe pas avant le racisme. Ainsi un individu racisé n'est pas le même sujet politique qu'un individu non racisé, il n'est pas assigné à la même place sociale et par le racisme qu'il subit il porte un certain regard sur le monde : il craint les contrôles policiers, se voit refuser l'entrée dans certains lieux socialement favorisés, ses enfants ou lui-même fréquentent des écoles qui entérinent la honte des « siens ».

Combattre le racisme du point de vue de l'antiracisme politique c'est donc accepter de se situer dans l'espace politique en tant que racisé.e. Pourquoi reprendre ainsi les termes par lesquels on est dénigré.e ? Quelle valeur politique par delà le seul retournement du stigmate ? Un début de réponse nous est donné par Arendt : « Lorsqu’on est attaqué en tant que Juif c’est en tant que Juif que l’on doit se défendre ; non en tant qu’Allemand, citoyen du monde ou même au nom des droits de l’homme ». C’est en effet à partir de cette situation particulière, spécifique par laquelle on est humilié, nié qu’il faut porter des revendications politiques : ce qui veut dire se mobiliser contre le contrôle au faciès, contre les différentes mesures législatives et réglementaires sur le voile, pour des repas végétariens à la cantine - ce qui est écologique et pas seulement identitaire - etc. Il s’agit alors de comprendre que sa situation particulière ne se comprend pas indépendamment d'une histoire qui l'a produite (celle du colonialisme et de l’esclavage), d’où la nécessité d’articuler ces revendications à des enjeux internationaux : soutenir la cause palestinienne, militer contre l'esclavage en Lybie et pour l'accueil des migrants en Europe, etc.

Les attaques contre l'antiracisme politique : la question de la démocratie

Le premier enjeu qui devrait sauter aux yeux de tous les progressistes dans le soutien que l'on doit affirmer à l'antiracisme politique est celui d'une défense de la démocratie. Non pas, comme on a trop souvent tendance à l'assimiler, comme une forme juridico-politique, non comme défense des institutions parlementaires de la République, mais plutôt, comme Rancière la définit : un processus d'élargissement de la sphère publique, la possibilité de mettre en débat tout un tas de pratiques, de discours, d'espaces et de relations auparavant considérés comme privés. Concrètement, élargir la sphère publique pour l'antiracisme politique c'est, par exemple, affirmer que les contrôles au faciès ne relèvent pas d'une relation privée entre les policiers et les individus contrôlés, mais doivent faire l'objet d'un débat et d’un contrôle public attentif à la parole de ceux qui les subissent, et ainsi en va-t-il également de la formation des policiers et de leur armement. Mais c'est également remettre en question la logique même du partage entre public et privé : c'est donner aux racisé.es la possibilité de participer à la reconfiguration de l'espace public. Finalement, et c'est peut-être pour cela que l'antiracisme politique fait si peur aux gouvernants : il met en question leur légitimité même à gouverner en mettant à nu la logique d'intérêts privés qui sous-tend leurs politiques publiques. Il les met en défaut devant les principes mêmes de la République qu'ils prétendent défendre en montrant ce qu'il y a de raciste dans une loi, dans un discours ou une pratique d'Etat.

Le second enjeu est celui de laisser aux premier.es concerné.es par le racisme la possibilité de définir leur oppression. Une certaine gauche paternaliste leur refuse le droit d’utiliser le terme de « race », de parler de « racisme d’Etat » voire même de désigner la spécificité du racisme anti-musulman en disqualifiant le terme d’islamophobie: alors que la droite et l’extrême-droite les combat, la gauche, elle, tente de les désarmer. Les récentes polémiques autour du stage de Sud éducation 93 ne font que confirmer qu'il ne s'agit pas, comme on a pu le prétendre, d'une querelle scientifique qui consisterait à savoir s'il y a oui ou non un racisme d'Etat en France. La question de savoir s'il faut parler de politique raciste d'Etat ou de politique d'Etat raciste est une vraie question, mais quand le ministre de l’Education nationale porte plainte il ne prend pas part à un débat, il essaye d'en interdire sa tenue.

La question du racisme d’Etat

Rappelons que le sociologue David Theo Goldberg parle d’Etat racial (Racial State) pour désigner un racisme produit par des mesures et des politiques institutionnelles sans référence explicite à une hiérarchie raciale. Nous vivons en effet dans un Etat post-racial au sens où l’Etat est explicitement non-raciste et met en œuvre des campagnes et une législation antiracistes. Mais, précisément, ces dernières ne sont jamais que l’expression d’un antiracisme moral. Or, lorsque l’on parle d’ « Etat racial », on considère le racisme non seulement à partir des intentions mais aussi et surtout à partir des conséquences des politiques publiques. C’est d’ailleurs le tort de l’antiracisme moral que de mettre uniquement l’accent sur l’identification d’une mauvaise intention chez l’individu raciste, alors que l’antiracisme politique cherche également à connaître les effets et les conséquences que telle ou telle politique aura sur les personnes ainsi racisées par ces mesures. Ce qui permet de dire qu’une politique ou une mesure est raciste c’est la manière dont une population – en l’occurrence majoritairement issue des immigrations postcoloniales – se trouve à l’arrivée exclue ou davantage démunie du fait de l’application de ces politiques. D’où une analyse du racisme qui passe par la mise au jour d’un inconscient racial, identifiable concrètement dans des politiques de logement, d’urbanisation, de transports, de santé publique, de travail qui relèguent une certaine catégorie de population à une position subalterne.

Par ailleurs, il a été assez souvent rappelé que l’Etat français a été condamné par la Cour de cassation pour des contrôles au faciès. En outre, lorsqu’une plainte fut déposée contre l’ancien Premier ministre Manuel Valls en 2013 pour provocation à la discrimination raciale, sa défense avait consisté à dire qu’il parlait en tant que représentant de l’Etat et non en tant qu’homme politique prenant part à un débat public[2]. Quand des responsables politiques stigmatisent des populations, est-ce du racisme d’Etat ou du racisme d’individus ? La question mérite d’être posée, et nous devons, en tant que citoyen.nes, militant.es et universitaires défendre la liberté de choisir les termes dans lesquels on pose un problème dans le débat public et académique. Si M. Blanquer a des désaccords avec les termes dans lesquels Sud éducation pose le problème du racisme que ne répond-il pas par une tribune de fond sur la question ?

La focale sur les Indigènes de la République : un déni de démocratie ?

La porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR) est sûrement celle qui a le plus subi ces attaques contre l'antiracisme politique. On sait que Danièle Obono a été sommée de s'expliquer sur son rapport au PIR et à Houria Bouteldja après l'avoir qualifiée de « camarade de lutte ». Les signataires de tribunes de soutien ont subi des pressions, et, récemment, un article publié dans le monde et signé par de nombreux universitaires a dénoncé son invitation à l'université de Limoges y voyant une entrée de l'antisémitisme dans l'université[3]. On lui reproche quatre points : d'essentialiser les races, de ne pas avoir une analyse de classe, de produire des analyses sexistes et homophobes des rapports sociaux et d'être antisémite. Tous ces reproches ne sont pas du même type, et les propos antisémites, sexistes ou homophobes n’ont à juste titre pas leur place dans l’espace public. Mais il n’en demeure pas moins que la preuve de ces infamies reste à la charge des accusateurs. Ces derniers savent-ils que l’antisémitisme, comme l’homophobie sont punis par la loi ? Cette accusation n’est donc pas à prendre à la légère sous peine de disqualifier une lutte plus que jamais légitime à l’heure où l’extrême-droite nationaliste gagne du terrain partout en Europe, construisant sa rhétorique raciste, aux accents variables selon les pays, autour de l’islamophobie, du racisme anti-Noir, du racisme anti-migrant.es et de l’antisémitisme. Nous prenons trop au sérieux la question de l’antisémitisme en France, passé et présent, pour nous satisfaire d’accusations à l’emporte-pièce sans démonstration. Une récente tribune de soutien à Houria Bouteldja provenant d’intellectuels se définissant comme juifs[4], ainsi que le soutien de l’Union juive française pour la paix (UJFP)[5] devraient mettre en question la supposée évidence de son antisémitisme. Plus pertinent serait de prendre au sérieux les questions que posent son livre: le racisme en France est-il tel qu'il rend une solidarité de classe impossible? Comment lutter contre les violences faites aux femmes au sein de leur propre « communauté » sans alimenter le racisme subi par leurs conjoints, leurs frères, leurs pères? Le soutien indéfectible de la plupart des responsables politiques français à l’Etat d’Israël, doublé de leur politique islamophobe, ont-il alimenté l’antisémitisme dans les quartiers populaires et participent-il à créer en France les conditions d’un conflit judéo-arabe ?

Face à ces questions de sérieux désaccords existent au sein de l'antiracisme politique, dont certaines mouvances mettent au premier plan la lutte féministe et la lutte contre l’antisémitisme. Disqualifier ces questions comme étant homophobes, sexistes et antisémites, voilà une bonne manière de ne pas les discuter et de refuser d'entendre l'argument principal : on ne peut pas penser le féminisme, la lutte contre l'homophobie et même la lutte des classes de la même manière selon que l’on est blanc ou non.

Des désaccords avec le PIR sont possibles si l’on pense que l'analyse de classe est le prisme principal de lecture englobant les autres (les races et les femmes constituant en ce sens des classes sociales), si l’on pense que la lutte contre les violences faites aux femmes et aux minorités sexuelles ne doit pas disparaître sous la seule bannière de l'antiracisme, si l’on refuse de reprendre à son compte l’expression « philosémitisme d’Etat » (expression que Houria Bouteldja n'a pas inventée et qui est utilisée entre autres par des membres de l'UJFP[6]) la trouvant trop facilement récupérable par la fachosphère soralienne. Pour autant, défendre Houria Bouteldja et le PIR ce n'est pas nécessairement soutenir leurs positions, c'est défendre leur possibilité de les défendre, c’est soutenir la démocratie. Celle-ci nous disait Claude Lefort se caractérise par sa capacité à générer de nouveaux droits et de nouvelles formes de luttes pour l’égalité. Certes, mais c’est à condition qu’elle soit capable d’intégrer de nouvelles formes de contestations politiques plutôt que de se replier sur un prétendu socle de « valeurs républicaines » brandies comme un étendard au-dessus du silence des dissensus.

La politique migratoire et antiterroriste : urgence politique, humanitaire et citoyenne

Mercredi 18 octobre le Parlement français a définitivement adopté la nouvelle loi anti-terroriste visant à faire rentrer dans le droit commun certaines des dispositions relatives à l’état d’urgence. Cette loi donne un pouvoir accru à l’exécutif et va permettre aux Préfets de délimiter des « zones de protection » à l’intérieur desquelles les pouvoirs des forces de l’ordre seront étendus, ainsi que de fermer des lieux de culte. Quelles populations vont subir en premier les effets répressifs de cette loi ? Les habitants des quartiers populaires et les musulmans. Est-ce une loi raciste ? Tout au moins c’est une loi qui a des conséquences racistes, et si on juge une pratique d’après ses conséquences et non d’après ses intentions affichées la réponse est donnée.

Dernièrement le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb a mis en place une circulaire permettant de trier dans des centres d’hébergement les Français des étrangers en situation régulière et irrégulière, contrevenant au principe d’accueil inconditionnel de toute personne en situation de détresse. A Calais et ailleurs les migrants peuvent se voir retirer tout accès à l’eau et font régulièrement l’objet de harcèlement par des dispositifs policiers. La politique migratoire française est-elle raciste ? Nous réclamons le droit de pouvoir poser le problème dans ces termes. Pourtant le gouvernement sait se présenter en défenseur des valeurs universelles de la République et le président de la République Emmanuel Macron a su jouer de son statut de « seul rempart » au Front national lors de son élection. Et pourtant, sa politique sécuritaire, migratoire et raciale a peu à envier aux nationalismes européens, et les lois liberticides qu’il a mises en place déroulent le tapis rouge à un parti politique plus radicalement raciste s'il venait à accéder au pouvoir.

Face à cela nous devons non seulement soutenir les initiatives du monde associatif, syndical et politique venant en aide aux migrants. Mais la politique migratoire du gouvernement s’inscrit dans le cadre d'une politique raciale beaucoup plus large qui contrevient au principe républicain de l’égalité des droits, pilier essentiel de la démocratie. Alors que l’extension de la démocratie a toujours été vue comme une extension de l’égalité des droits, voilà que les droits régressent chez des populations racisées. C’est ce que pointe l’antiracisme politique qui mérite la focale médiatique sur toute l’étendue de ses positions, sans taire les différentes sensibilités ni les tensions qui le traversent. C’est à ce prix que l’on pourra poser les termes d’un débat public seul à même de mobiliser les forces progressistes contre la montée du nationalisme et des racismes en France et en Europe.

 

Hourya Bentouhami est maîtresse de conférence en philosophie à l’Université de Toulouse – Jean Jaurès

Cédric Molino est professeur agrégé de philosophie et militant à Sud éducation 81

 

[1] https://www.contretemps.eu/antiracisme-entretien-omar-slaouti/

[2] Voir la tribune d’Eric Fassin parue dans le journal Le monde du 08/10/2015

[3] http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/11/30/a-l-universite-attention-a-ne-pas-banaliser-la-judeophobie_5222572_3232.html

[4] https://www.opendemocracy.net/can-europe-make-it/alana-lentin-and-others/good-conscience-of-french-intellectuals-case-of-thomas-gu

[5] http://ujfp.org/spip.php?article6026

[6] http://www.ujfp.org/spip.php?article4117

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.