Dans quoi sommes-nous entraînés ?
Le terrorisme frappe de nouveau la France. Après l’assassinat du professeur Samuel Paty dans des conditions abominables, voilà que trois nouvelles victimes s’ajoutent .
Pour le moment, et il faut être prudent sur ce point, aucune revendication émanant des organisations du djihâd international n’a été exprimée. Cela semble indiquer que ces meurtres, loin d’être commandités dans un lointain QG, sont des actes isolés. Les deux assassins seraient tous deux arrivés en France, ils auraient tous deux la vingtaine. Ils auraient tous deux grandis dans des pays traversés par des guerres. Il convient de rappeler ces points car ils constituent des éléments d’analyse. Comment alors comprendre, puisqu’il faut comprendre la situation, sans quoi aucune action adéquate n’est possible, comment comprendre le passage à la violence extrême de deux jeunes hommes venus en France pour des motivations qu’il faut encore établir ?
Les paroles médiatiques tenues à la fois par des responsables politiques au plus haut niveau et par des commentateurs attitrés de certains plateaux ont d’emblée proposé plusieurs pistes de lectures que l’on peut résumer dans ces quelques lignes.
Ces deux jeunes hommes appartiendraient à « l’islam politique ». En s’attaquant à un enseignant, puis à des fidèles catholiques en prière, ils se seraient attaqués à des « symboles » : celui de l’école laïque, puis celui du christianisme. Ces attaques auraient bénéficié de soutiens logistiques, moraux voire d’« autorisations intellectuelles » permises par des courants « islamo-gauchistes » irrigants la société française dans ses sphères politiques, syndicales, universitaires… Ces « symboles » attaqués sont traduits en termes de liberté : « liberté d’expression » lors du premier meurtre, puis « liberté de conscience » dans la seconde attaque.
Plusieurs remarques peuvent d’ores et déjà être formulées.
De quoi parlons-nous, au juste ?
Premièrement, il y a un problème de définition et donc de sens. Ces expressions « islam politique », « liberté d’expression », « laïcité », « islamo-gauchiste » sont utilisées sans définition précise, hors de tout contexte socio-historique, sans repère politique et surtout de manière inflationniste. Elles agissent comme des slogans, chaque commentateur y va de « sa » conception, voire de « sa conviction » et il s’agit de montrer que l’on élève la voix plus fort que l’autre pour montrer que l’on est à la hauteur du choc. Or, les mots ont un sens lorsqu’on les emploie et en l’espèce, leur sens ne sont pas clairement définis. Pire, le phénomène de répétition de ces expressions participe de la sédimentation d’un effet de « vérité illusoire » connu aussi comme « effet de réitération ». Les auditeurs, lecteurs finissent par croire que l’information est correcte par qu’elle est répétée, que ces analyses sont les seules valables, les seules qui permettent d’expliquer pourquoi cela nous arrive. Ce phénomène de « vérité illusoire » a été étudiée dès la fin des années 70 et il joue un rôle important dans des domaines tels que la publicité (la fameuse lessive de Coluche qui « nettoie plus blanc que blanc ») ou encore la propagande politique (d’où qu’elle vienne). L’absence de définition, de distinction, et la répétition concourent à engendrer de la confusion en empêchant tout examen rationnel. Par conséquent nous prive d’une partie de la solution.
De qui parlons-nous?
Deuxièmement, il y a un problème d’identification des positions, des paroles, des actions, et de dénomination des acteurs. Car si nous sommes en guerre, il faudrait savoir contre « qui ». On ne fait pas la guerre à des idées, on combat leur manifestation, leur expression portées par des individus. Aussi, tout stratège sait que la guerre n’est qu’un moyen d’obtenir la paix. La guerre n’est pas une finalité en soi. Or, si l’objectif est d’arriver à la paix, avec qui comptons-nous la signer ? Il faut donc convoquer l’histoire récente pour voir comment des pays voisins ont traité leur lutte contre « l’islam politique ». L’un des exemples les plus intéressant est l’Algérie et son plan de « concorde civile » adoptée en 1999, renforcée par la « charte pour la paix et la réconciliation nationale » de 2005 et mettant fin à la décennie noire et ses 100 000 morts. Mais dans le cas algérien, l’interlocuteur de « l’islam politique » avait non seulement un nom : l’Armée Islamique du Salut, branche armée du Front Islamique du Salut mais aussi un programme politique rédigé et diffusé publiquement. L’une et l’autre organisation étaient incarnées par Madani Mezrag pour la première et par Abbas Madani pour la seconde.
Dans le cas qui nous intéresse, il serait utile de savoir qui est l’ennemi. Sans quoi, nous continuerons de nous le représenter de façon imaginaire comme « une cinquième colonne » pour reprendre les termes de M. Estrosi, Maire de Nice, et par conséquent nous ne pourrons jamais l’atteindre car on ne se bat pas et surtout on ne vainc jamais un ennemi imaginaire.
A l’issu de ces quelques questions, il apparaît de plus en plus évident qu’une grande partie du débat tel qu’il est mené actuellement conduit à des apories et à des impasses. Dire que l’on « doit entrer en guerre, totale, contre l’islam politique » peut certes soulager et soulager une angoisse réelle que nous subissons et une blessure légitime qui nous affecte mais cela ne traite pas le problème, toujours entier à l’analyse.
Sommes-nous réellement en guerre ? Si oui de quelle guerre s’agit-il?
« La guerre », le mot est dit. “La guerre” s’installe comme une vérité évidente. La formule circule abondamment dans l’espace politico-médiatique. Cette guerre, avant de nous opposer à des personnes clairement identifiées est, en réalité, déjà dans nos esprits. Le sentiment de la peur d’une attaque terroriste, d’une violence aveugle qui touche n’importe qui, à n’importe quel moment, qui ne respecte ni la sacralité d’un moment de prière dans une église, ni la tenue d’un cours dans une classe transforme notre quotidien en angoisse permanente. Nous avons peur de mourir, tué par des personnes qui n’ont pas peur de la mort. Nous sommes terrifiés. Cela suffit à faire de nous des otages d’une « guerre psychologique ».
Dans ce type de conflit, il faut dire et rappeler que le terroriste, dont le projet est de nous terroriser, aura toujours une avance sur les simples citoyens que nous sommes. Ils sont prêts à mourir pour leur “projet”, pas nous.
Puisque l’asymétrie est totale entre eux et nous, il nous faut comprendre ce qui pousse ces jeunes hommes à tuer. Il faut le comprendre si on veut désignifier tout ce qui dans leurs représentations du monde et des autres nourrit la pulsion de mort. Cette compréhension n’est évidemment pas une « excuse » ni une « justification », penser ou dire cela c’est se priver des moyens de déraciner les fondations symboliques du terrorisme. Cette compréhension est essentielle pour tenir un contre discours, et surtout une stratégie d’action.
L’expérience algérienne nous donne des enseignements précieux. Les jeunes embrigadés étaient très souvent des laissés pour compte, issus des quartiers populaires subissant de plein fouet les effets d’une crise économique. Il s’agissait d’individus qui n’avaient plus foi dans le système politique du pays, et encore moins dans ses élites, ils étaient tenus à l’écart du partage des richesses. L’inégalité économique, l’absence d’un discours politique s’adressant à leur malheur et le sentiment d’humiliation ont été les principaux facteurs de leur motivation. Le discours du FIS leur promettait une entrée dans l’histoire : par la mobilisation, par la prédication. Leur malheur avait un sens : il était la manifestation de l’injustice, de l’oppression. Ainsi en livrant le combat contre « l’injustice » et « l’oppression » incarnée par le pouvoir politico-militaire algérien, on leur promettait non seulement de se débarrasser de leur malheur ici-bas, mais en plus de sublimer cette lutte qui était érigée en lutte suprême “approuvée” par « Dieu ». Nous étions dans un mécanisme d’enfermement sectaire total dont l’objectif était de polariser les positions aux extrêmes.
Si aujourd’hui, on ne comprend pas les mécanismes du fanatisme actuellement en cours dans notre pays et dans son espace limitrophe, ses discours, ses schèmes alors on s’engage dans un chemin sans issue puisqu’on « répondra » ou plus exactement « on ré-agira » jamais là où la nécessité l’exige, mais toujours un peu à côté.
L’enquête et les futures études universitaires portant sur ce sujet nous donneront des éléments, mais ce que nous pouvons avancer c’est que ces jeunes sont mus par une pulsion de mort, une volonté de détruire, d’attaquer, de faire mal. Ils mettent en œuvre des actions violentes dans le but d’être les acteurs d’une bataille, d’un projet.
Quel est-il ?
Il faut reconnaître que ce “projet” n’est pas médiatisé, n’est pas discuté, débattu publiquement. Tout se passe comme si nos discours, qu’ils soient, politiques, médiatiques et ce discours violent ne se rencontraient jamais. Nous ne savons que très peu de choses de ce que cette violence est censée exprimer, mis à part que la volonté des terroristes est que « ça » cogne, ils veulent que « ça » saigne.
Quel serait donc ce « ça »?
Attaquent-ils, comme certains ont pu le dire, un « mode de vie », comme lorsqu’ils assassinent des personnes attablées dans les terrasses parisiennes, ou en train de faire la fête au Bataclan ? Est-ce cela qui est la cible ? Si tel était le cas, pourquoi d’autres terrasses, ailleurs dans le monde n’ont pas été systématiquement attaquées ? Aucun attentat islamiste n’a secoué le Portugal, ni l’Italie, ni le Luxembourg ? Pourquoi seuls les grands pays européens sont-ils touchés sur notre continent ? Quelle est la logique de l’attaque ? Car une attaque n’est pas le fruit du hasard, elle n’intervient pas « comme ça », dans leur cynisme, les commanditaires mobilisent des ressources financières, humaines, évaluent des risques, préparent, organisent et planifient leur dessein macabre. Sans compréhension de leur logique, il nous sera difficile de nous protéger et de contrecarrer leurs plans.
Attaquent-ils, comme d’autres le suggèrent « nos valeurs » ? Qui peut penser que des « valeurs » (mais pour être précis, il faudrait parler ici de principes) s’établissent dans une société à coup d’attentats ? Qui pourrait d’ailleurs dire par quelles autres « valeurs » les terroristes souhaiteraient-ils remplacer les nôtres ? Serions-nous dans une guerre de « valeurs » s’opposant les unes aux autres ? Autrement dit, une guerre de « civilisation » ? Soyons sérieux : le nombre de victimes abolit-il « la liberté de conscience »? Cela empêchera-t-il certains de croire ou de ne pas croire dans leur intimité ? En réalité, aucune violence, même la plus extrême n’est jamais venu à bout de la liberté. La violence n’empêche aucune liberté. Rappelons-nous cette phrase d’apparence paradoxale de Sartre, enseignée par l’Institution scolaire : « Jamais nous n'avons été aussi libres que sous l'occupation allemande ». La discussion sur les valeurs est d’ordre cosmétique car elle nous sert comme elle leur sert d’habillage à un autre discours dont notre tâche collective est de le dévoiler.
Attaquent-ils pour nous « envahir », nous « conquérir » en portant le djihad dans nos rues ? Qui pourrait en effet penser sérieusement que des centaines voire milliers d’individus fanatisés au plus haut point seraient à même de faire vaciller, voire de faire changer « les valeurs » de la sixième puissance économique mondiale, puissance nucléaire, dont la langue est la cinquième la plus parlée au monde ? Qui pourrait soutenir une égalité de « puissance » entre ces deux entités ? Penser correctement ne peut se faire sans une idée de la mesure et des proportions. Or ici, il semble même dangereux de se niveler aux commanditaires des ces attentats. Nous sommes des États et des sociétés entières et ils ne sont que des groupuscules ultra-violent. Nous avons toutes les ressources, de toute sorte, les leurs ne sont que très limitées.
A défaut d’avoir des réponses précises, documentées et authentifiées, nous naviguons dans les fantasmes où les angoisses personnelles trouvent écho dans des messages publiques et finissent par constituer des angoisses collectives. Nous nous pensons en guerre mais ne savons pas exactement contre qui, nous écoutons des messages répétés y compris au plus haut sommet de l’État sans pouvoir décrypter tous les enjeux de ces discours. Bref nous nous trouvons pris dans un flot de mots, d’expressions, d’images, tiraillés entre la peur d’être la prochaine victime, de voir le cadre de sa vie détruit, et la nécessité d’agir.
Rappelons-nous une chose : agir ce n’est pas s’agiter.
Dans ce travail d’éclaircissement, chacun a besoin d’avoir les analyses les plus fines sur les acteurs, les enjeux et les discours.