Au début de la révélation musulmane, le jeune groupe de croyants est composé de quelques dizaines de personnes. Des hommes et des femmes appartenant souvent aux classes moyennes et inférieures de la société mecquoise. Ils ne forment pas encore un état et leur communauté est incluse dans un groupe social plus large. Le Prophète Mohammed est alors, avant tout un messager, son role se limite à reciter les commandements d'un Dieu connu des juifs et des chrétiens. Sous la contrainte des persécutions infligées par les dirigeants polythéistes mecquois et de l'exil auquel il est forcé, son rôle change. Il devient le dirigeant de la toute jeune communauté religieuse naissante. C'est à Medine (Yathrib) que l'Islam se structure en organisation sociale et politique.
De son vivant, le Prophète assure la double charge de conduire la vie spirituelle par la révélation divine et la guidance politique des musulmans. Ce double attribut lui permet d'organiser autour de principes et de règles les divers tribus ou individus qui embrassent l'Islam. A sa mort, la question est posée de savoir qui pourra assurer le maintien d'une cohésion sociale et donc politique pour cette communauté encore fragile. Après la direction exceptionnelle, car prophétique, un nouveau concept émerge et permet de répondre à la nécessité de l'époque : le Califat.
Étymologiquement le califat désigne la charge de Calife. En arabe, le mot signifie : le lieutenant, le remplaçant ou encore le successeur du Prophète non pas dans sa mission de révélation qui est scellée mais dans la guidance des croyants. Il s'agit, en quelque sorte, d'une charge d'administration.
Les quatre premiers Califes, dit "Califes bien guidés" inaugurent une ère de questionnements et de conflits au sein de la communauté musulmane. La principale question politique qui est posée est de savoir comment les califes devaient être choisis. La lutte fut rude. Aux défenseurs d'une tradition monarchique répondaient les défenseurs d'un mode de désignation électif. A ceux qui souhaitaient maintenir le pouvoir aux mains du peuple arabe rétorquaient les universalistes de la nouvelle religion. Le pouvoir musulman fut vite ébranlé et plusieurs califats se partagèrent l'empire musulman du VIII au XVI s. Durant cette période, les juristes musulmans posèrent la question du périmètre et de la nature du Califat. Al-Mawardi (X-XI s) proposa une théorie du Califat autour de dix qualités et de dix devoirs. Il s'agissait alors de penser ce pouvoir politique dans sa nature executive. Le Calife, selon cette théorie était en charge de la commanderie du bien et du mal et surtout de la protection des règles protégeant la vie, la sécurité et la prospérité de la communauté.
C'est une dynastie de nomades originaires d'Asie centrale, qui en conquérant le monde musulman méditerranéen, l'unifia sous un nouveau califat : les ottomans.
Le pouvoir musulman retrouvait ainsi une nouvelle stabilité au main d'une même famille non arabe. En guise d'anecdote la majorité des sultanes-mères de califes furent des esclaves chrétiennes...
Les ottomans ont montré beaucoup de considération pour la fonction califale. Le titre est ajouté à coté d'une série de charges royales (Han, Sultan, Shah, Padishah, etc). Dans ce cadre, le Califat vient apporter une légitimité à leur nouveau rôle de protecteurs des lieux saints (la Mecque et Médine), il vient aussi assoir leur pouvoir auprès des populations arabes principale composante démographique de leur empire. Il leur permet de renouer avec l'époque glorieuse des quatre premiers califes. Surtout ce titre leur permet de tenir tête à l'essor d'autres empires musulmans (Safavides en Iran, Moghol dans l'espace indien). A la fin du XVIII, les Ottomans voient leur empire se rétrécir sur sa partie européenne et se concentré sur sa partie moyen orientale. Ils utilisent alors le califat comme outil de leur politique internationale en miroir de la politique des États européens qui se posaient en protecteurs des chrétiens d'Orient (La France protectrice des catholiques, et la Russie protectrice des Orthodoxes). Le Califat leur permet de négocier avec les puissances européennes une autorité spirituelle sur les musulmans au-delà des frontières de l'empire, soit dans les provinces perdues (Algérie), soit dans les pays nouvellement colonisés (Asie centrale par les russes, Indes par les britanniques). Le califat change de nature, il n'est plus le pouvoir temporel et organisationnel de la communauté à l’intérieur de ses frontières (le dar-ul Islam), mais il devient un lien spirituel "transnational" entre la famille ottomane et les communautés musulmanes du monde entier. Ce rôle est accru par les demandes des sultanats, des principautés musulmanes qui, des indes néerlandaises (Indonésie), au Caucase en passant par l'Asie Centrale subissent la colonisation et la domination européenne. Enfin, il faut rappeler que le panislamisme, première structuration de l'islam politique est appuyé par l'Allemagne et l'Autrice à la veille de la première guerre mondiale. La "guerre sainte islamique" est préconisée, propagée et prêchée par des agents turcs, allemands et autrichiens. Il s'agissait alors pour l’état-major allemand, conscient de la faiblesse militaire des turcs, de déclencher des "guerres de révolution" dans les empires coloniaux français et britannique afin de les déstabiliser de l’intérieur.
De nombreuses dérives sectaires tentèrent d'ébranler le pouvoir califal ottoman. Elles furent réprimées violemment. Ce fut ainsi le cas de la secte wahhabite (XVIII s).
A la suite de la défaite ottomane lors de la première guerre mondiale, la révolution turque menée par Mustapha Kemal supprima dans un premier temps le pouvoir temporel des sultans puis dans un deuxième mouvement l'autorité califale. Le 3 mars 1924, le monde musulman se trouva sans aucun représentant légitime, le Califat fut aboli. En laïcisant l’État, Mustapha Kemal priva tous les musulmans du monde d'une représentation spirituelle. Le dernier calife, le Sultan Abdulmedjit II souhaitant sauver la charge tenta d'organiser une conférence internationale sur le Califat. En 1944, Abdulmedjit meurt en région parisienne.
Depuis cette date le vide créé par cette absence permet à n'importe quel individu - en théorie - de se proclamer Calife. Cette possibilité renforce l'instabilité de la guidance des communautés musulmanes. N'importe qui peut décréter des lois et se présenter comme le protecteur des musulmans du monde entier. De nombreuses conférences depuis les années 20 abordent la question. Au Caire, à Tunis ou à Londres, des mouvements, souvent islamistes présentent l'établissement d'un califat comme une solution aux défis que rencontrent les peuples musulmans. Récemment le groupe Daesh s'est auto-proclamé autorité califale en reniant toute la tradition qui depuis le VII ième siècle a construit le sens et la nature de la fonction. Le groupe espère tirer profit du titre en attirant à lui sympathie et légitimité.
Résoudre la question, quitte à tendre à une vaticanisation de la fonction serait l'un des éléments de stabilisation du monde musulman.