Urgences : Pile ou face.

Il est deux heures du matin. J’escorte Mr X qui fait son premier infarctus vers les soins intensifs de cardiologie les plus proches, à une heure et demie de route. Il y aurait eu plus rapide peut être, plus proche si... Si tous les lits n’étaient pas pleins, si des services avaient été ouverts plus près, avec ce que cela implique. Personnel. Locaux. Argent. Monnaie. Pile et face.

Il est deux heures du matin.
J’escorte Mr X qui fait son premier infarctus vers les soins intensifs de cardiologie les plus proches, à une heure et demie de route. Il y aurait eu plus rapide peut être, plus proche si... Si tous les lits n’étaient pas pleins, si des services avaient été ouverts plus près, avec ce que cela implique. Personnel. Locaux. Argent. Monnaie. Pile et face.                                                                                                                                                                             
Je pense à monsieur X qui quelque part est un peu verni malgré tout. Il aurait pu avoir le mauvais goût de se présenter aux urgences un des cinq jours du mois passé où un seul médecin assurait les deux lignes de garde. Seul pour recevoir aux urgences et/ou partir en intervention à l’extérieur ... Pile ou face? 
Si je suis dehors, qui reste dedans ? Si je reste au chaud, qui part dans la nuit? Personne... Y'a plus... On raboute, on rogne, on racle, on fait. Dans le silence. Pas de vagues. On fait la garde avec un jeune interne qui assurera la figuration à la place d’un urgentiste patenté et formé. Il restera peut être seul si je pars. Le risque est pris. Par qui? Oh. Eh bien. Bonne question...
La direction de l’hôpital est au courant, mais aucun document signé par les tutelles ne circule... La préfecture? L’agence régionale de santé? J’espère qu’ils savent. Et s’ils savent alors? Tout le monde trouve ça normal? Le pile ou face?

C’est un peu gênant. Ça ferait peut être un peu peur non? D’être celui qui sera privé de secours. Celui qui ne les verra pas à temps.
D’être celui qui n’aura pas de lit. 
Celui qui aura mal. Ou qui verra son enfant en danger mais personne pour aider. Je l’ai vu ça aussi, oui. Six ans, à l’autre bout du département. Il y a, entendez bien, un hôpital local: une infirmière sur place seule. Le médecin, de garde, se déplacera si bon lui semble. Ça porte le nom d’hôpital. Et à six ans, on y meurt. Pile.

En surveillant la petite ligne verte de Mr X, je pense à tout ça, pèle-mêle.
À mes collègues infirmiers et aides soignants, qui reviennent sur leurs jours de repos, de vacances, faire des nuits, en plus. Des jours, en plus. On leur a encore fait sauter une semaine de congés tiens. Et qui finissent par lâcher la rampe à force de fatigue, de sollicitations, de frustration devant le travail qui ne peut plus être bien fait. (Reproche authentique fait à un collègue soignant: « prend son travail trop à cœur »...)
Les patients qu'on finit toujours par maltraiter, d’une manière ou d’une autre. Un change qui tarde, un verre d’eau qui n’arrive jamais, une phrase de réconfort qu’on n'aura pas mais qui est là pourtant, prête à sortir mais pas le temps. Tout se tend. On finit par s’envoyer des cris, des coups. Vous, nous. En face.                                                                                                                                                                                                                     

Je vois mes confrères s’user, essayer d’y croire, essayer de faire comprendre. Essayer d’étayer ce qui s’écroule inexorablement. On enchaine 48h de travail sans dormir (c’est interdit hein, les gars), on remplit les trous des plannings, on fait au mieux. On empile.
Mais la vérité c’est que nous sommes tous trop peu.
Nous n’avons plus de places.
Vous coûtez trop cher. Vous avec vos maladies, votre mort, vos naissances. 
Entendez-le à la fin. Pas pour tout le monde. Soyez raisonnables.
On vous le dit en face.
On vous promet des soins palliatifs? Des secours à moins de 30 minutes partout en France? Des soins ambulatoires?
C’est un mensonge.
Il n’y a plus de médecins. Depuis le début de mes études on me le dit, que les rangs s’éclaircissent. Que ça va manquer. Qu’ils sont trop seuls dans les campagnes, et plus seulement, en ville aussi à présent. 
On y est maintenant.

Ma ministre dit que vous n’avez rien à faire aux urgences? D’accord mais où aller alors?
Moi j’ai peur. J’en ai assez. Je ne lâcherai pas la ligne verte de Mr X mais ce que j’ai sur le bide depuis des mois, faut que ça se sache.

Que vous l’entendiez. Que vous compreniez que l’objectif, dixit un ancien directeur d’agence régionale de santé, c’est la fermeture de la moitié des structures hospitalières en France. Parce que enfin si ça marche si mal, autant virer non? Qu’on regroupe, qu’on optimise, ça marche pour les tee shirts, les téléphones, les contrats d’assurance, les vaches, ça doit le faire avec vous!

(Embrassez le progrès enfin merde! La consultation numérique à pile lithium, sans parler, à fleur d’électrode en cabine! Qui a besoin de vous avoir en face?)

Des faits on en a plein les valises. Plein les chambres de garde. 
Mais c’est pas tant de nous, pas de moi qu'il s’agit ...
Mais de vous. Qui n’êtes pas de l’argent, pas des économies, pas une charge. Des patients.
Je n' ai pas fini de me déclarer gréviste. J'irai dans la rue des que possible. Avec ceux qui y seront. Cheminots, profs, avocats, magistrats, soignants, étudiants, vous.

 

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