Urgences: Les yeux ouverts

Il est 23h05. Les urgences sont relativement calmes depuis quelques heures . Ce soir ce seront surtout des dames, d'un âge plus ou moins vénérable. Fermez les yeux . Comptez avec moi, 75,76,77,78... jusqu'à 87. Fermez les yeux . Parmi elles Madame...Mésange dirons nous.

Il est 23h05.

Les urgences sont relativement calmes depuis quelques heures .

Ce soir ce seront surtout des dames, d'un âge plus ou moins vénérable. Fermez les yeux .

Comptez avec moi, 75,76,77,78... jusqu'à 87.

Fermez les yeux .

Parmi elles Madame...Mésange dirons nous.

Une dame élégante de 75 ans .Une mise en pli parfaite. Une parole posée.

Un regard droit.

Une chute un peu bête. Étrange pour une mésange.

Des carreaux trop propres au sol, une glissade, la cheville se tord. Comme il est 21h c'est aux urgences qu'on file à tire d'aile. C'est ma collègue qui s’occupe d'elle.

Quand je vois son nom si léger ,sur la liste des patients, je me rends compte que je connais Madame Mésange .

 

C'est aux cotés de son mari que j ai passé une partie de ma nuit, de 2 heures à 6 heures du matin. Mr Mésange lui aussi a fait une mauvaise chute il y a 5jours. Avant hier son épouse l'accompagne aux urgences, tard parce qu'elle pensait pouvoir gérer la douleur dont il se plaint au niveau des côtes. Et puis il est pâle. Et puis il respire mal .

En fait Mr Mésange, comme il est sous anticoagulant, s'est patiemment vidé de son sang dans son poumon gauche, qui en est rempli. Entièrement.

En fait Mr Mésange est en danger de mort. Alors pendant quatre heures, nous nous occupons de lui.

Drain thoracique, du sang, beaucoup de sang, qui sort, qu'on lui donne, qui déborde .

J'ai proposé à son épouse épuisée de rentrer chez elle .

Essayer de fermer un peu les yeux .

 

Ce soir, comme c'est un peu calme je prend auprès de Mme Mésange des nouvelles.

Mr Mésange est toujours en réanimation, me raconte Madame Mésange, avec son regard clair et droit. Elle me dit qu'elle est inquiète, que même si elle l'a déjà vu très malade , ressurgir de ses cendres tel le phénix (ce sont les mots de madame Mésange) , elle ne l'a jamais vu aussi mal.

Elle me dit la douleur de peut être perdre un vieux compagnon. De se retrouver seule .Que ça doit être dur de mourir comme ça en respirant mal. Que ce sera plus dur seule avec leur petit fils qu'ils ont à charge, dont elle sera peut être seule à s’occuper. Qu'il est très angoissé ce garçon et que comme il passe son Master en ce moment , elle a , sans lui mentir, essayé d'enrober un peu la situation. De porter son fardeau seule.

Je dis à Madame Mésange que je la trouve très lucide et très courageuse, de dire tout ça, sans s'effondrer.

Elle me raconte alors son fils mort du SIDA dans ses bras ,à la maison parce qu'il était trop mal à l’hôpital. Bêtement je repense à « 120 Battements minute »...

C'est elle qui lui a fermé les yeux.

 

On échange un dernier regard avec Mme Mésange pour se dire un peu que nous venons de partager un moment important pour nous deux .

 

Je me dis que je suis encore pas si mal dans ce service d'Urgence.

Et puis

Je tombe sur cette nouvelle portée par l'AMUF, à peine deux jours après, mon premier texte,sorti parce que déjà je déborde : le gouvernement envisage un décret pour « normaliser » le fonctionnement des services en difficulté services avec un seul medecin pour assurer deux lignes de garde SMUR et Urgences.

Et je me dis, pour les avoir connues ces situations inadmissibles , seul pour les urgences et le SMUR , que ceux qui ont osé ne serait ce que penser à une solution de ce genre sont peut être fous.

Je me sens insulté. Je perçois du mépris pour les patients, pour tout le monde en fait .

Je me dis que c'est impossible ,à ce point, de méconnaître la réalité.

De fermer les yeux.

Si fort.

 

Je me dis que si je suis seul, pendant les 4 heures où je m’occupe de Mr Mésange, une personne peut être en détresse n'importe où dans mon secteur et alors...

Et alors quoi ?

Je laisse mourir Monsieur Mésange ? Je laisse la personne à l’extérieur sans secours ? Les pompiers regarder un patient mourir sous leurs yeux sans pouvoir rien y faire parce que personne ne viendra ?

Et qui fera ce choix ? Moi? Mon confrère ou ma consœur à la régulation? Est on à ce point en situation de crise que la Médecine d'Urgence devienne de la Médecine de catastrophe?

La médecine de catastrophe c'est celle des attentats, de l'usine AZF. Celle où, quand nous sommes dépassés par le nombre de victimes, il faut effectuer un tri rapide: urgence relative, vitale, dépassée. On nous apprend que dans ces circonstances certaines urgences sont dépassées parce que les moyens de secours le sont. C'est une médecine de guerre.

Peut être que c'est cela. Que nous sommes entraînés dans une guerre sans le vouloir, par le délire de quelques uns, d'une poignée qui n'a que faire de vous ou de nous.

Que cette passe d'armes brève entre notre président et cette aide soignante à Rouen ce sont deux mondes qui s'affrontent. Des yeux fermés contre des yeux ouverts.

Qu'à présent il va falloir se battre pour soigner et être soignés.

Pour défendre ce temps partagé avec Madame Mésange que l'on voudrait faire passer pour un luxe ou une babiole. Pour défendre le temps accordé à la survie de son mari. La notre peut être ?

Peut être que tout cela doit nous faire ouvrir les yeux .

 

Grand .

Et regarder ce qui nous arrive.

Avec le même regard, clair, que madame Mésange.

 

 

 

 

 

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