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Billet de blog 21 nov. 2015

Onomatopée: un salon de thé bousculé

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A l'occasion du Festival d'Automne, le théâtre de la Bastille propose une collaboration entre cinq compagnies allemandes et néerlandaises, réunies autour d'un projet, Onomatopée. La pièce, écrite par Peter Van den Eede, et remaniée par chacun des comédiens, a été jouée pour la première fois au Théâtre Frascati à Amsterdam en 2007, avec un franc succès. Cinq personnages, déguisés en garçon de bar, vous attendent dans un décor éphémère : trois palettes au sol, une table, un service à thé. Au menu, un spectacle déroutant qui prend le public à bras-le-corps, pour le faire douter du sens et du rôle de la parole. 

Sur la scène, pas de rideau. Les acteurs sont déjà assis, ils patientent. Le public arrive peu à peu, surpris de devoir traverser le plateau pour trouver un siège provisoire au fond de la salle. Gillis Biesheuvel, Matthias de Koning, Damiaan De Schrijver, Willem de Wolf et Peter Van den Eede peuvent être là depuis longtemps : les spectateurs vont s'immiscer dans des discussions qui n'ont ni début ni fn. Onomatopée remet en question la forme et le fond d'une pièce de théâtre. La forme, c'est-à-dire sa temporalité. Et le fond qui relève de son contenu, le langage.

« On commence maintenant ? »

Dans En Attendant Godot de Samuel Beckett (1952), Vladimir et Estragon parlent toujours de partir, mais ils restent cloués au sol. Ils sont pris dans une double inertie : celle de sortir d'un espace qui ne leur apporte rien, et celle aussi de rester dans l'espérance que quelque chose leur arrive fnalement. Ils poursuivent un sens qu'ils sont incapables de trouver. Dans Onomatopée, les personnages sont lassés de devoir trouver un sens. Alors il s'agit de retarder le moment diffcile où l'action et la parole doivent être logiques, raisonnés. On parle de thé...et de sucre... puis de menthe... Mais cette table, n'est- elle pas trop petite ? Le contact entre les acteurs et le public est immédiat et chaleureux, car le texte rejoint la banalité de nos discussions. Même Damiaan le dit,

avec un ton amusé: « On passe un très bon moment... ».
Une personne du public sort pour aller aux toilettes : le texte continue mais un acteur s'arrête, brouillant la temporalité de l a pièce. Les compagnies qui jouent (tg STAN, De KOE, Dood Paard, Maatschappij Discordia) ont l'habitude de faire dérailler le texte pour le rendre volatile. D'autant plus qu'elles ne travaillent pas avec de metteur en scène. La notion de «spectacle vivant » reprend forme dans cette légèreté.Les mots sont ici des coques vides, lancés devant le rire du public. Car prendre la parole est un mouvement à deux diffcultés : la première, physique, c'est de s'exposer face aux autres, de se mettre à nu. La seconde, mentale, c'est de prouver aux autres la pertinence de son propos. Ainsi la pièce essaie-t-elle par différentes manières de « prendre la parole », en donnant toujours l'impression de nager dans une totale improvisation.

«Nous bavardons, c'est tout »

On parle pour ne rien dire, en avouant que«tout ça ne veut pas dire grand chose ». Puis on agit, dans une anarchie hilarante: on déroule des mètres et des mètres de câbles dans un décor étroit, afn que Matthias brandisse sa perceuse à tout-va pour remettre un tableau en place, avec en fond un vinyle country-rock des années 70... Bref, c'est clownesque et le rire va crescendo. Les gestes exagérés sont là pour éviter de passer par la voix, et créer une sorte de maladresse burlesque. L'« onomatopée gestuelle » revient au galop, quand des têtes d'animaux percent le mur qui séparent le plateau des coulisses. On aperçoit l'envers du décor. Dans cette surenchère comique et insensée, on peut s'attendre à n'importe quoi. Mais personne ne pourra se douter du dernier acte de la pièce, qui donne l'occasion au spectateur de sortir de ses gonds.

Informations:

Au Théâtre de la Bastille, du 19 octobre au 6 novembre, de 14 à 26 euros.

Un projet de tg STAN, De KOE, Dood Paard, Maatschappij Discordia
De et avec Gillis Biesheuvel, Damiaan De Schrijver, Willem de Wolf, Peter Van den Eede, Matthias de Koning
Traduction en français, Martine Bom
Traduction en anglais, Paul Evans
Traduction en allemand, Christine Bais. 

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